En vacances d’hiver, certains de nos auditeurs sont en train d’explorer la montagne à ski ou en raquettes. D’arpenter des sentiers forestiers ou des chemins de bord de mer. Si l’on tend l’oreille, on peut même deviner les premiers chants d’oiseaux et rêver que le printemps n’est plus très loin.
Mais au fait, à qui appartient la nature ? Aux propriétaires fonciers qui possèdent les trois quarts de la forêt française ? Aux agriculteurs, aux aménageurs touristiques ? Aux Etats propriétaires du ciel ou à l’humanité détentrice symbolique des océans ?
Et les réponses ne sont pas évidentes…
Elles sont tout à la fois : juridiques, philosophiques et elles ont évolué au fil du temps. Les conflits d’appartenance remontent loin dans notre histoire. Au 16e siècle, en Angleterre, les paysans pauvres ont été interdits de pâturages par les propriétaires fonciers et ce mouvement des « enclosures » s’est largement répandu. Au XIXe siècle, sous le Second Empire, l’Etat français a même commis un véritable hold-up en s’emparant des pâturages des Landes pour en faire une forêt de pins.
La société des loisirs a engendré de nouveaux conflits d’usage. « La nature n’est pas à tout le monde », estimait le patron des chasseurs, Willy Schraen, après plusieurs incidents avec des randonneurs. Depuis un an, les propriétaires d’espaces naturels ont l’obligation d’ouvrir leurs grillages pour laisser passer des animaux sauvages mais ils peuvent également interdire l’accès aux promeneurs. Quant au GR34 qui fait le tour des côtes bretonnes, il est interrompu sur plusieurs kilomètres par les propriétés des sieurs Bolloré, Taittinger ou Michelin…
Soyons justes : certaines fermetures peuvent être justifiées par la montée des incivilités, décharges sauvages ou risques de départs de feu mais nous pourrions méditer l’exemple de la Suède où le droit d’accès à la nature est inscrit dans la Constitution.
Les préoccupations environnementales ont-elles changé notre rapport à la nature ?
Très largement. Longtemps, nous nous sommes comportés en disciples de Descartes en nous rendant « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Cette soumission des éléments à la volonté humaine est à la base de la société industrielle qui aujourd’hui atteint ses limites.
La nature peut-elle s’émanciper de la tutelle des hommes ? C’est le sens d’un mouvement né en Amérique latine qui veut donner à des lacs, des fleuves ou des forêts une personnalité juridique et des droits, c’est le cas depuis 2022 pour une lagune d’eau salée en Espagne. Des pétitions circulent pour doter la Garonne et la Seine d’un statut similaire.
De son côté, l’anthropologue Philippe Descola récuse toute séparation, tout dualisme entre la nature et la culture. Avoir chassé les agro-pasteurs et leurs pratiques raisonnées pour édifier des parcs naturels en Afrique n’a conduit qu’à des catastrophes écologiques et humaines.
La question, c’est de retrouver un équilibre entre « humains et autres qu’humains » c’est le mot de Descola et c’était déjà la prophétie en 1965 de l’écrivain Bertrand de Jouvenel qui écrivait : « Nous devons cesser d’être les pillards habiles et irresponsables des ressources naturelles pour devenir gardiens de notre demeure terrestre. »
Au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, l’illustratrice Catherine Meurisse a trouvé refuge dans la ferme familiale du Marais Poitevin. Ce retour aux sources lui a permis d’explorer une nouvelle harmonie entre la nature et de la culture. Elle en a tiré deux grands albums, La Légèreté et Les Grands Espaces.
Pour notre numéro du 1, Catherine Meurisse nous a offert deux magnifiques illustrations dans lesquelles elle imagine une forêt protectrice où les animaux nous donneraient des leçons de civilité. Et si c’était ça, la voie ? Accepter d’appartenir à la nature plutôt que de revendiquer des titres de propriété.
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