« La politique agricole européenne doit répondre au cri de la terre et à celui des pauvres »

Il faudrait le talent d’un politologue aguerri pour décrypter par quelle magie un mouvement né de la colère d’éleveurs occitans s’achève par des dérégulations au bénéfice des plus puissants. Tout le monde s’accorde sur l’utilité de rendre les normes plus cohérentes et d’humaniser leur mise en œuvre, mais les mesures de « simplification » annoncées auront des effets rebond désastreux pour notre environnement, notre productivité. Il y a fort à craindre qu’elles soient une bombe à fragmentation dans notre société.

Au-delà de ses effets directs, cette bataille idéologique contre les « normes » permet de faire illusion : elle occulte les autres enjeux. Ce qui est frappant, ce sont les angles morts des doléances professionnelles et des réponses politiques qui, pourtant, devraient être au cœur du débat.

Inégalités criantes

Le premier de ces angles morts est celui du foncier.Dans la décennie à venir, la moitié des agriculteurs seront en âge de quitter leur activité et dix millions d’hectares – un tiers des terres agricoles françaises – vont changer de main. Or, la libéralisation du marché qui est à l’œuvre accélère l’accaparement des terres. Ce phénomène exponentiel génère trois appauvrissements : une simplification des systèmes – notamment par l’arrêt de l’élevage – qui se traduit par une perte de valeur économique, sociale et écologique, une perte de compétitivité induite par la spéculation et l’impossibilité d’une relève des générations.

Le deuxième est le partage de la valeur et la régulation des marchés. Egalim 1, 2, 3… Les réformes se suivent mais achoppent toutes sur des règles de marché intrinsèquement déséquilibrées par la concentration des industries agroalimentaires et de la grande distribution. Après un mouvement de libéralisation symbolisé par la fin des quotas laitiers, l’Union européenne a timidement renoué avec les mécanismes de stabilité. C’est le cas des avancées en matière d’associations d’organisations de producteurs qui permettent de rééquilibrer les rapports commerciaux avec l’aval. Étonnamment, ils sont peu mobilisés par la France. Or, il n’y a pas de fatalité à ce que la défense du pouvoir d’achat de nos concitoyens se traduise par la destruction d’emplois agricoles et industriels.

Le troisième est celui des coûts de production amont. Si le secteur aval fait l’objet d’un débat public permanent, celui de l’agrofourniture est quasiment occulté, alors qu’il est tout autant structurel dans la constitution du revenu agricole. Les phénomènes de concentration dans la chimie, le machinisme et la pharmacie vétérinaire se traduisent par des coûts exorbitants pour les producteurs. Il convient a minima d’étendre au secteur amont les missions de l’Observatoire de la formation des prix et des marges.

Inégalités de revenu et déséquilibre commercial

Le quatrième angle mort est celui des aides publiques. Les données sur la PAC font état de plus de la moitié des aides allouées à un cinquième des agriculteurs. Cette répartition est une des sources majeures des inégalités de revenu dans un secteur où elles sont particulièrement criantes. Par ailleurs, les divers mécanismes de défiscalisation dans le secteur agricole représentent près de la moitié du volume financier des aides européennes sans que leur allocation et leur efficacité fassent l’objet d’une évaluation.

Le cinquième est celui du commerce avec les pays tiers. Les études scientifiques comme Agrimonde-Terra nous apprennent que nous disposons de suffisamment de ressources pour nourrir 10 milliards d’êtres humains sous réserve d’une nouvelle architecture de coopération. Le commerce équitable a vocation à devenir une norme dans les échanges internationaux et de vraies mesures « miroirs » peuvent constituer un antidote aux concurrences déloyales.

Le dernier angle mort est celui de l’énergie. Le marché carbone doit cesser d’être fondé sur le modèle des « indulgences » avec des compensations « écologiques » qui ont des conséquences massives sur les cultures vivrières des pays les plus fragiles. L’autre point de vigilance porte sur la compétition entre la production alimentaire et énergétique. Une régulation territoriale doit limiter les surfaces consacrées à la production d’énergies renouvelables électriques, à la deuxième génération de biocarburant et à la méthanisation.

Pour une souveraineté solidaire

Le fait que ces questions politiques soient aujourd’hui, pour l’essentiel, restées « lettre morte » traduit un défaut d’arbitrage et de prospective. Dans une démocratie éprise du bien commun, une sortie de crise par le haut passerait par la planification écologique et les régulations économiques.

Trois horizons sont à explorer en ce sens. Repenser le travail paysan comme une œuvre garante de la santé humaine et de celle des sols. Un productivisme ignorant des limites planétaires n’est pas réaliste : dans vingt ans le climat du Bassin parisien ressemblera à celui du Gers. L’innovation agroécologique est la condition même de la productivité de demain.

Le partage de l’eau et de l’ensemble des ressources naturelles suppose un nouvel état d’esprit qui évite les écueils du corporatisme et du localisme. C’est par la science et la démocratie que nous devrons refaire société au sein de nos espaces ruraux. Enfin, face au vertige de la force incarné par Trump, le temps est venu de réinventer une politique agricole et alimentaire européenne qui réponde de façon universelle au cri de la terre et à celui des pauvres : une souveraineté solidaire !

Crédit: Lien source

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.