Derrière les lois homophobes au Sénégal, le poids des échecs du pouvoir et l’ombre de Donald Trump

Alors que le Sénégal a durci en mars sa répression de l’homosexualité, le gouvernement se justifie par des arguments anti-occidentaux. Mais derrière le discours décolonial se cachent d’autres intérêts plus pragmatiques et l’espoir d’un rapprochement avec les Etats-Unis de Donald Trump.

Votée à l’unanimité – moins trois abstentions – du Parlement le 12 mars, puis promulguée officiellement le 31 mars, la nouvelle loi double les peines pour les relations homosexuelles, désormais passibles de dix ans de prison. Elle criminalise aussi la « promotion » ou « l’apologie » de l’homosexualité, faisant du Sénégal l’un des pays africains les plus répressifs en la matière.

>> Lire : Le Sénégal vote une loi pour doubler les peines de prison contre l’homosexualité

Cette loi intervient dans un contexte tendu. En parallèle des débats, des vagues d’arrestations ont ciblé des dizaines d’hommes accusés d’actes dits « contre-nature » et de « transmission volontaire du VIH ». Les médias locaux ont relayé largement ces répressions, allant même jusqu’à publier le nom et le statut sérologique des personnes arrêtées. Certaines ont été poussées à fuir le pays.

Un tribunal de Dakar a d’ailleurs condamné la semaine passée à six ans de prison ferme un jeune Sénégalais, arrêté dans la banlieue dakaroise après avoir été surpris en train d’avoir une relation sexuelle avec un autre homme, une première depuis le vote du Parlement.

Ces lois sont justifiées au nom de la souveraineté culturelle, alors même que la criminalisation de l’homosexualité est un héritage colonial

Rama Salla Dieng, politologue

L’ONU a dénoncé une loi qui « bafoue les droits humains » et expose la population aux crimes de haine, au chantage, aux arrestations arbitraires et à une discrimination généralisée.

Un discours décolonial mais paradoxal

Le texte est porté par le gouvernement d’Ousmane Sonko – arrivé au pouvoir en avril 2024 et souvent associé à une nouvelle gauche contemporaine au Sénégal – au nom de la défense de « valeurs africaines », du souverainisme et de la lutte contre le néo-colonialisme. A entendre les partisans du texte, l’homosexualité, et plus largement les modes de vie LGBTQ, seraient un « poison culturel » importé depuis l’Occident.

Mais des spécialistes dénoncent une erreur historique: « Ces lois sont justifiées au nom de la souveraineté culturelle, alors même que la criminalisation de l’homosexualité est un héritage colonial », rappelle la politologue sénégalaise Rama Salla Dieng. « Le Code pénal sénégalais dérive du code français, et il a été conçu pour contrôler les populations colonisées. »

Et pour cause: l’article 319 du code pénal sénégalais, qui punit l’homosexualité, est calqué sur une loi française de 1942, adoptée sous le régime de Vichy. Et à l’inverse, plusieurs sources historiques montrent que les sociétés précoloniales africaines ont connu diverses formes de genres et de sexualités, à l’instar des « góor-jigéen » (littéralement « homme-femme » en wolof) qui font partie intégrante de la culture sénégalaise.

L’empreinte des Etats-Unis

L’empreinte occidentale sur ces lois homophobes porte aussi la marque des Etats-Unis. D’une part, le Département d’Etat américain a martelé que son aide étrangère serait désormais conditionnée à l’absence de politiques progressistes.

Le 13 mars, au lendemain de l’adoption de la loi par le Parlement sénégalais, Dakar a d’ailleurs signé un accord de coopération sanitaire avec les Etats-Unis destiné à lutter contre le VIH et le paludisme dans le cadre de la stratégie de santé mondiale « America First ». Or, le texte « exclut délibérément la programmation inclusive en matière de genre et de santé sexuelle », observe la chercheuse sénégalaise.

« Afficher un alignement culturel avec l’agenda de Donald Trump devient un outil de négociation géopolitique », conclut-elle. « Le Sénégal représente le premier cas réussi depuis le retour de Trump. »

Le pouvoir, incapable de tenir ses promesses économiques électorales, est en train de se replier sur le symbolique

Rama Salla Dieng, politologue

L’influence étasunienne provient aussi d’organisations conservatrices actives depuis plusieurs années en Afrique. Au Sénégal, une récente enquête de Reuters a montré que le réseau d’organisations islamiques et civiles And Samm Jikko Yi, qui a mené la campagne en faveur de la législation anti-LGBTQ, échangeait avec l’association chrétienne « pro-famille » MassResistance depuis décembre 2024 autour des tactiques de mobilisation et de stratégies législatives anti-queer.

« MassResistance est une organisation qui décrit l’homosexualité comme une menace de santé publique et a conseillé pendant des années des militants africains », souligne Rama Salla Dieng. Des influences ont également été observées au Ghana, au Nigéria, au Kenya, mais des contre-courants existent aussi sur le continent [lire encadré].

Masquer les échecs du régime

Par-delà les discours sur l' »identité africaine », les influences étrangères et une forme d’opportunisme géopolitique, cette loi constitue pour la politologue une tentative de diversion politique de la part du pouvoir, confronté à des échecs sur le plan intérieur et économique. « Cette décision du gouvernement sénégalais s’inscrit d’abord dans une crise de légitimité », analyse-t-elle.

Pour Rama Salla Dieng, la dette publique « massive » – dont le remboursement représente désormais plus de la moitié des recettes de l’Etat – et les contraintes politiques imposées par le Fonds monétaire international (FMI) s’ajoutent aux tensions sociales, tout particulièrement les violences policières qui répondent aux crises dans les universités. « Le pouvoir, incapable de tenir ses promesses économiques électorales, est en train de se replier sur le symbolique », résume-t-elle.

Sujet radio: Julie Rausis

Texte web: Pierrik Jordan

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