Le célèbre écrivain, réhabilité par le prix Goncourt 2021 Mohamed Mbougar Sarr, est au coeur d’un documentaire, coproduit par TV5 Monde, présenté au Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou (Fespaco) ce vendredi.
Accueilli par la parole du griot, le public découvre l’histoire tragique de Yambo Ouologuem, fier ressortissant du Mali, unique écrivain du pays à voir remporté un prix littéraire majeur à l’étranger. Même si beaucoup l’ont oublié Le Devoir de violence a bien remporté le prix Renaudot en 1968. Moment de gloire et de félicité qui a pourtant été de courte durée. L’insigne honneur a été malheureusement suivi, quatre ans plus tard, d’une campagne d’accusation et de diffamation d’une rare âpreté. L’auteur, célébré et invité dans des émissions en France comme aux Etats-Unis, dont les écrits étaient largement traduits et étudiés, a soudainement été lâché par ceux-là mêmes qui l’avaient encensé. Yambo Ouologuem, durement ébranlé par les accusations de plagiat pesant sur certains passage du roman et en proie, selon certains, à la paranoïa, voulait rester en France pour laver son honneur, mais sa famille a organisé son retour au Mali. Certains de ses membres – sa veuve, son fils, un de ses cousins… – témoignent dans le film.
Ce parcours tragique, emblématique à bien des égards des relations souvent tumultueuses établies entre Europe et Afrique, est au coeur du documentaire Yambo Ouologuem, la blessure signé par le journaliste Kalidou Sy. Le film, coproduit par TV5 Monde, sera présenté ce vendredi 28 février dans le cadre du Fespaco, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision, qui se tient tous les deux ans à Ouagadougou.
Alain Mabanckou et Mohamed Mbougar Sarr témoignent leur admiration
Résultat d’un long travail d’enquête et d’entretiens croisés, le film rassemble écrivains célèbres, éditeurs, traducteurs, universitaires et amis qui tous, en France, aux Etats-Unis comme au Mali, restent marqués par ce drame, ce grand gâchis. Parmi les témoins invités figurent notamment l’écrivain Alain Mabanckou, prix Renaudot 2006 et prof de littérature aux États-Unis, mais surtout Mohamed Mbougar Sarr, premier écrivain sénégalais à obtenir le Prix Goncourt en 2021 avec La Plus secrète mémoire des hommes.
Au-delà des décennies et des siècles, l’auteur adresse un double clin d’oeil à celui qui l’a précédé dans les honneurs. Entre écrivains nés en Afrique, bien sûr, et entre jeunes gens de lettres, ensuite : Ouologuem avait 28 ans lorsqu’il a décroché le Renaudot, Sarr en avait 31 au moment de recevoir le Goncourt. Le livre de 2021 fait d’ailleurs explicitement référence à celui de 1968, déplorant que le nom de Yambo Ouologuem ait été enfoui à jamais sous la poussière des ans.
Cet oubli volontaire s’explique sans aucun doute par la personnalité hors normes, brillante mais controversée de l’écrivain malien. Le livre de Ouologuem a en effet placé en pleine lumière les souvenirs sombres d’une Afrique ancestrale qui n’était pas tendre avec les siens, autorisant très tôt l’humiliation de l’ennemi via l’esclavage comme au temps de l’Empire romain. Ce passé peu glorieux est au coeur du roman Le Devoir de violence dont la langue a charmé le milieu littéraire tant en France qu’aux Etats-Unis, mais a fâché de nombreux intellectuels africains. Il faut dire que Yambo Ouologuem, esprit vif et lecteur insatiable, ayant passé une partie de ses études supérieures en France, s’exprimait parfaitement dans les deux langues.

Le film met en lumière une controverse qui n’aurait certainement pas pris la même ampleur, ou connu la même issue, si le travail auquel s’est livré Yambo Ouologuem avait été envisagé à sa juste valeur, sous l’angle de l’hommage et si ce dernier avait pu rompre avec la stupeur et la rage qui l’étreignaient pour argumenter et se défendre en toute lucidité.
Mêlant images d’archives, rencontres et illustrations originales, d’un rouge et noir saisissant, signées par Youssef Daoudi, le film déploie son récit avec force et lucidité, éclairant les blessures d’un homme, mais aussi ce nouveau rendez-vous raté entre deux continents.
Effluves de la 29e Edition du Fespaco
Le documentaire sur Yambo Ouologuem figure parmi les 235 films de la sélection 2025 du Festival panafricain de cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). Certains de ces longs et courts métrages ont déjà connu un début de parcours à l’étranger : Augure de Baloji, Black Tea d’Abderrahmane Sissako, Les Enfants rouges de Lotfi Achour, Mambar Pierrette de Rosine Mbakam,… D’autres sont enfin présentés en terre d’Afrique. Mais tous briguent l’honneur suprême : l’étalon d’or de Yennenga.
L’invité d’honneur de cette 29e édition est le Tchad, l’occasion pour le festival de mettre notamment en lumière le cinéma du grand réalisateur Mahamat-Saleh Haroun (Lingui, les liens sacrés, Un homme qui crie).
Parmi les films les plus attendus de cette édition, on note Une si longue lettre, adaptation du célèbre roman de Mariama Bâ par Angèle Diabang (Sénégal) ; Katanga, la danse des scorpions de Dani Kouyate (Burkina Faso) ; L’effacement de Karim Moussaoui (Algérie) ; Sanko, le rêve de Dieu de Mariam Kamissoko (Mali) et Catcher de Derhwa Kasunzu (RDC), entre autres. Ce dernier retrace le combat d’une star déchue du catch, Nyawunyawu, et de ses compagnons de lutte pour organiser à Kisangani en République démocratique du Congo (RDC) un grand événement en hommage à leur mentor décédé, Kelekele Lituka, ex-champion du monde oublié. Un long métrage inspiré d’une histoire vraie, la légende populaire en RDC rappelant que « l’Etat n’honore que les morts » et encore… Autre illustration de la mémoire humaine bien vacillante.
Le film de Kalidou Sy, consacré à l’écrivain malien Yambou Ouologuem, entend lutter contre ce gouffre mémoriel trop souvent constaté.
Karin Tshidimba
Que pensez-vous de cet article?
Soyez la première personne à évaluer cet article.
Crédit: Lien source