Le sujet est sensible. Beaucoup en parlent, se posent la question, mais personne ne veut être cité. Des sources qui ont travaillé sur « Bandi », d’autres qui ont enquêté sur l’affaire de Kevin Doure et des habitants de Saint-Joseph et de Fort-de-France s’accordent à reconnaître des points communs entre la série et le narcotrafiquant le plus médiatisé en Martinique et en France ces dernières années. Ces similitudes sont-elles volontaires ? Si certains assurent que la réalisation s’en est ouvertement inspirée, Netflix ne souhaite pas officiellement communiquer sur ce sujet, ni l’avocat de Kevin Doure.
Dans un dossier de presse envoyé par Netflix, le coscénariste et coréalisateur martiniquais de la série, Khris Burton, assure s’être largement inspiré de certaines réalités de notre île, par exemple, dans la construction de la famille Lafleur.
« Au début, j’ai commencé par ramener des témoignages de gens dans mon quartier, des gens très proches que j’ai vu évoluer. J’y allais les mains dans les poches, sans enregistreur, je faisais de l’écoute très active, puis je décrivais mon trajet en sortant de chez moi, le vent, les odeurs, je notais mes questions, mes réactions… Ce n’était pas un scénario que j’écrivais, juste quelque chose d’hybride. »
Khris Burton, coscénariste martiniquais de « Bandi » · ©Dossier de presse Netflix
Le surnom de « Pablo Escobar français » donné par les policiers pour qualifier celui qu’ils considèrent comme « le plus important trafiquant de cocaïne français » est dénoncé par sa défense, qui y voit une exagération.
Saint-Joseph et le Venezuela
Parmi les points communs, il y a les lieux. Une partie de l’intrigue de « Bandi » se déroule à Saint-Joseph, la ville d’origine de Kevin Doure. Ce narcotrafiquant est arrêté en 2013 et condamné en 2018, à l’âge de 32 ans, à 22 ans de prison. Celles et ceux qui ont suivi l’affaire ou qui l’ont connu ont pensé à lui dès les premières images de la série diffusée sur Netflix en voyant à l’écran la ville de Saint-Joseph.
Khris Burton, également directeur de la photographie, lui, est originaire de la cité Ozanam. Il explique, dans le dossier de presse, s’être inspiré parfois de réels délinquants à tel point que les réalisateurs français « ont même trouvé cela un peu gros« .
« J’ai dû retourner à la rencontre d’un ami d’enfance que je connaissais, qui m’avait mentoré plus jeune. Je suis allé parler avec lui, j’ai découvert qu’il était devenu un boss de la cité qu’il avait fini par pacifier, après s’être fait tirer dessus et être allé en prison. Je ne le savais pas. »
Khris Burton, coscénariste martiniquais de « Bandi » · ©Dossier de presse Netflix
Autre endroit qui évoque l’affaire Doure : le Venezuela. La personne avec qui « Milord » collabore pour étendre son trafic de stupéfiants à l’international dans la série aurait pu venir de Colombie, du Mexique ou de Sainte-Lucie. Mais il vient du Venezuela. Comme dans l’histoire vraie de Kevin Doure. Lors de son procès, un Vénézuélien considéré comme le financier (comme dans la série) a aussi été arrêté et condamné à 20 ans de prison.
Déjà condamné à 9 reprises avant 2018, Kevin Doure aurait tissé des liens avec des Vénézuéliens depuis la prison.
L’implication du docker
Kevin Doure est accusé d’avoir constitué un réseau qui a organisé le transport de quantités importantes de cocaïne. D’après les enquêteurs, grâce à la méthode de dissimulation appelée « Rip off ». Il s’agit de l’utilisation de conteneurs destinés au transport de marchandises légales, pour y cacher de la drogue à divers endroits, après avoir été dédouanés au départ et dans le but de récupérer les stupéfiants avant les contrôles à l’arrivée. Et ce, grâce à la complicité de dockers du Havre et de Fort-de-France, selon les éléments de l’enquête. Au total, six autres personnes sont condamnées en plus de Kevin Doure notamment pour la logistique.
C’est aussi cette technique du « Rip off » qu’utilise « Milord » dans la série pour agrandir son réseau. Justement, il rêve de transporter des tonnes de cocaïne. Il réussit, non sans difficultés, à corrompre un docker à Fort-de-France, a priori déjà réputé pour des faits similaires. La drogue arrive dans un conteneur… au Havre.
Le format du téléphone portable
En 2013, les enquêteurs découvrent que Kevin Doure utilise des téléphones de la marque BlackBerry, réputés intraçables. Les policiers de l’OCRTIS font alors appel à l’ingénieur d’une société privée qui a inventé un logiciel spécial pour surveiller la messagerie de ce type de portables. Il commence alors à décoder des fichiers et rend le langage compréhensible aux enquêteurs. D’ailleurs, pour les avocats des accusés, cette méthode est irrecevable parce que l’ingénieur en question n’est pas officier de police. Kevin Doure est arrêté à la suite de cette surveillance.
Dans la série « Bandi » aussi, « Milord » utilise des téléphones portables dont le principe et le design peuvent rappeler les fameux BlackBerry. Il utilise des messages codés. Ainsi, il se fait d’abord démasquer en raison de ces téléphones portables.
Anecdote : lors de sa garde à vue, Kevin Doure détruit à coups de dents et de pieds son téléphone portable perquisitionné à son domicile par les policiers.
Traits de caractère, personnalité
Plusieurs sources assurent reconnaître les traits de personnalité de Kevin Doure à travers le personnage de « Milord » : intelligence, discrétion, capacité à passer inaperçu. « Milord » est présenté dès le premier épisode comme un élève brillant, studieux. Il vit avec sa mère et ses frères et sœurs et n’est âgé que de 16 ans.
Kevin Doure n’a que 18 ans lorsqu’il est emprisonné la première fois. En détention, il passe le baccalauréat puis il obtient une licence et un master en droit immobilier. Il garde le silence presque tout au long de son procès mais révèle néanmoins avoir été élevé par sa mère et avoir une sœur et un frère, d’après nos confrères de France-Antilles.
D’autres sources apportent des nuances, estimant que sa trajectoire ne peut pas être résumée à une image de personnage discret ou « subi ». « Des voitures de luxe d’une valeur de 500 000 voire 1 million d’euros ont été retrouvées au domicile familial, ce n’est pas discret. » Et d’ajouter : « Il n’était pas tout gentil. Tout le monde croit que la série raconte sa vie. Résultat : on blanchit un homme qui a détruit en faisant croire qu’il n’avait pas le choix. Cette notion est répétée dans les dialogues. On a l’impression que le système l’a incité à vendre de la drogue, ce n’était pas le cas. »
Kevin Doure est arrêté à l’aéroport de Roissy dans les salons de la compagnie Emirates, alors qu’il s’apprête à embarquer pour Dubaï. « La série est officiellement une fiction, il ne faudrait pas qu’elle incite les jeunes« , tient à préciser l’une de nos sources.
« Bandi » est diffusé dans 190 pays et traduit en 17 langues. Pour les spectateurs du monde entier, la série est fictive, tournée dans un endroit dont ils découvrent la culture, la langue, la musique et l’environnement. Mais pour certains Martiniquais, les ressemblances avec la vie de Kevin Doure sont évidentes. Netflix ne souhaitant pas s’exprimer sur le sujet, il est impossible d’établir des liens directs ou volontaires.
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