C’est une histoire connue au Mali : des groupes djihadistes et séparatistes, pourtant opposés sur le plan idéologique, qui s’allient tout de même et attaquent des villes, principalement dans le nord du pays, pour tenter d’en prendre le contrôle.
Cela pourrait bien décrire ce qui s’est passé en 2012, comme le racontait l’année suivante pour L’actualité le journaliste Michel Arseneault, alors que les Français et les Casques bleus venaient de débarquer au Mali pour affronter les rebelles. Pourtant, c’est bien de 2026 qu’il est question.
À la fin du mois d’avril, des militants islamistes et des séparatistes ont à nouveau attaqué des villes dans tout le pays. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin — JNIM), proche d’al-Qaïda, a agi de concert avec le Front de libération de l’Azawad (FLA), un groupe de rebelles touareg souhaitant l’indépendance d’une région transnationale, mais surtout située dans le nord du Mali. Ces deux groupes revendiquent même la prise, dans le Nord, de Tessalit et de Kidal, une ville qui avait pourtant été reprise en grande pompe par la junte putschiste malienne et ses supplétifs russes de l’Africa Corps (auparavant Wagner) il y a à peine trois ans.
Est-ce que 2026 est donc le nouveau 2012 ? Il semble que la junte militaire, au pouvoir depuis 2020 et justement préoccupée par ladite question sécuritaire et djihadiste au point de faire un coup d’État, n’ait pas appris des erreurs du passé. Et, tout comme ce fut le cas il y a près de 15 ans, l’idée de forcer un nouveau dialogue national renaît chez certains opposants au régime, quitte à ce qu’ils poussent pour un changement de régime au passage, comme le demande le JNIM.
« Ces attaques sont sans précédent, d’une ampleur inégalée », estime au micro du balado Hold Your Fire, de l’International Crisis Group — un groupe de réflexion sur les enjeux sécuritaires établi à Bruxelles, en Belgique —, le directeur adjoint de projet au Sahel de l’organisation, Ibrahim Yahaya Ibrahim.
Il a même été surpris d’apprendre que le JNIM et le FLA étaient parvenus à s’entendre. Lorsque Ibrahim Yahaya Ibrahim avait rencontré des leaders djihadistes, en décembre dernier, il semblait pourtant que les enjeux idéologiques n’avaient pas été réglés, ce qui rendait difficile une coordination sur le terrain. On peut penser ici à la question de l’imposition de la charia, par exemple, alors que le FLA est plutôt laïque.
Le journaliste de France 24 Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes, rapporte pour sa part qu’un rapprochement est bien en place, et ce, depuis près d’un an. Et qu’au vu des dernières attaques, une sorte d’entente s’est donc conclue. Le JNIM a peut-être accepté de laisser les villes au FLA et de conserver les zones rurales, où des religieux locaux s’occupent déjà de la justice, avance-t-il.
Mais si un changement de régime complet devait avoir lieu, ce ne serait cependant pas par la force, puisque ni le JNIM ni le FLA n’ont le désir ou la capacité de prendre l’ensemble du pays. Les attaques des derniers jours dans le Sud et au centre, à Bamako, Mopti, Sévaré et Gao, ont surtout servi à empêcher une réplique rapide de l’armée malienne et de l’Africa Corps.
L’actuel siège de Bamako, qui s’ajoute au blocus sélectif du carburant opéré par le JNIM dans la capitale depuis septembre 2025, doit être plutôt perçu comme une pression politique en vue d’un nouvel accord de paix, après l’échec des accords d’Alger de 2015, signés sans les djihadistes et jamais vraiment mis en place avec les séparatistes.
La junte militaire a d’ailleurs complètement abandonné cet accord de paix en 2024 et s’est mise à ostraciser les indépendantistes en les traitant de « terroristes ». Séparatistes et djihadistes se sont donc retrouvés devant un ennemi commun.
Il paraît cependant exagéré de dire que les djihadistes et les séparatistes ont réellement l’intention de renverser le régime en place, estime Adib Bencherif, professeur de sciences politiques à l’Université de Sherbrooke, spécialiste des enjeux identitaires et des conflits au Sahel. « Ce qui ne veut pas dire qu’ils ont comme seule ambition de maîtriser les zones rurales. En proposant aux autres forces de la nation de se regrouper tous ensemble pour renverser le régime, ils cherchent une forme d’union renouvelée où chacun peut réussir [à faire valoir ses priorités]. »
C’est là que la situation syrienne, bien que la comparaison soit simpliste pour expliquer la complexité de la situation malienne, peut donner un cadre de compréhension. Sans renverser le gouvernement, les djihadistes espèrent-ils le contrôle de certaines régions avec des séparatistes, comme ce fut le cas pour Hayat Tahrir al-Cham (HTC ou, en français, Organisation de libération du Levant), l’ancienne branche d’al-Qaïda en Syrie, avant la poussée vers Damas à la fin de 2024 ?
Et en se rapprochant ainsi des indépendantistes, le JNIM est-il en train d’opérer la même transition idéologique que HTC ? En délaissant possiblement sa ligne dure sur l’imposition de la charia et en s’éloignant éventuellement d’al-Qaïda, le JNIM espère sans doute être mieux accepté et devenir à terme un interlocuteur incontournable pour assurer la stabilité du Mali, comme l’ont été HTC et son leader, Ahmed al-Charaa, nommé président intérimaire dans la Syrie post-Assad.
« Du côté du FLA, on veut parler d’autonomie ou, en tout cas, de gouvernance singulière dans le nord du Mali, que ce soit sous la forme d’une indépendance dans son scénario idéal ou sous la forme d’une forte décentralisation, comme ça a été le cas dans l’accord de paix de 2015 », analyse Adib Bencherif.
Pour expliquer l’alliance entre djihadistes et séparatistes, il faut rappeler qu’après avoir expulsé du pays la France et l’ONU, la junte avait remplacé les forces étrangères par des mercenaires russes. Et les violences et exactions commises par Wagner, devenu l’Africa Corps, quand il y a eu la reconquête, notamment de Kidal en 2023, ont fini par radicaliser une partie des séparatistes. Surtout ceux qui avaient accepté l’accord de paix de 2015. C’est du moins ce qu’a entendu Adib Bencherif lorsqu’il a échangé avec certains Touareg exilés en Algérie au courant de 2024-2025. Ce qui concorde avec la proximité entre le JNIM et le FLA dévoilée au grand jour par Wassim Nasr il y a un an.
« Les groupes djihadistes, eux, vont peut-être réussir à faire du Mali un État islamique et pas laïque, malgré des ambitions islamistes [plus extrêmes] », ajoute Adib Bencherif. Les djihadistes pourraient, par la voie de la négociation, rendre l’État islamique sans renverser la junte et sans aller jusqu’à imposer la charia.
Peu importe les ambitions, les récentes attaques mettent très certainement une pression sur la junte militaire, qui a vu son numéro deux, le ministre de la Défense Sadio Camara, l’homme qui a fait venir la Russie au Mali, être tué dans les premières heures des affrontements. Depuis, le chef de la junte et président malien, Assimi Goïta, cherche à être rassurant malgré les défaites, le retrait russe du Nord (négocié avec le JNIM) et les minces soutiens de ses alliés putschistes au sein de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso et Niger).
L’enjeu maintenant, selon Adib Bencherif, qui revient justement du Sénégal où il a participé à un atelier de recherche et où il a pu parler avec des collègues du Sahel, c’est la dissonance entre le discours guerrier, victorieux et patriotique dans lequel s’est drapée la junte, pour justifier sa prise de pouvoir, son expulsion des étrangers et son affrontement avec les djihadistes comme avec les séparatistes, et la situation réelle sur le terrain, notamment pour les citoyens maliens.
« Tout cela est en train de s’essouffler. Il y a une lassitude et une peur qui s’installent. Les populations sont ouvertes à ce qu’on commence à discuter [pour assurer une stabilité] », raconte-t-il.
« Ça ne signifie pas qu’il n’y a pas encore un fort soutien à la junte, mais ça veut dire qu’il y a des critiques qui commencent à émerger. Et l’enjeu, c’est que même si la junte souhaitait discuter, elle s’est enfermée dans son récit », ajoute Adib Bencherif.
En effet, on peut se demander à quel point une junte qui a tout fait pour énoncer qu’elle était dans une logique victorieuse et une logique extrêmement guerrière peut réussir à vendre l’idée que le temps de la négociation est maintenant arrivé.
Comme en 2012, la force seule ne peut régler un conflit. Mais encore faudra-t-il qu’il y ait un désir de négociation avant que la situation ne dégénère davantage.
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