« Le colonialisme n’est pas une machine à penser, ni une raison supérieure. C’est la violence à l’état de nature. »
— Frantz Fanon
Il fut un temps, pas si lointain, où certains d’entre nous brandissaient l’étendard de la rupture, du refus, de la dignité martiniquaise. Nous avons marché ensemble. Nous avons dénoncé les ravages d’un système colonial qui affame notre peuple, exploite nos terres, corrompt nos institutions. Nous avons porté la voix des quartiers, des travailleurs, des jeunes en colère. Et nous avons cru, parfois, que cette voix pouvait percer jusqu’aux oreilles de l’État français.
Mais aujourd’hui, à voir ce qu’il reste de ces engagements, quel militant pour la liberté peut se taire ?
La dernière visite du Ministre d’État en Martinique, Manuel Valls, a jeté une lumière crue sur l’état de la scène politique locale.
Tandis que le peuple hurle contre la vie chère, l’injustice, l’empoisonnement au chlordécone et le désengagement de l’État, des élus que nous avions soutenus se sont fendus de louanges. Oui, de louanges ! Saluant « l’écoute » et « le dialogue » d’un homme qui a toujours incarné, à Paris, la brutalité répressive, le mépris des peuples, l’obsession sécuritaire.
Cette venue de Manuel Valls en Martinique, en mars 2025, a été une mise en scène de plus de la grande farce coloniale républicaine.
Bienvenue chez toi, dit-on au visiteur, comme si celui-ci rentrait sur ses terres. Car c’est bien ainsi que la République française entend notre pays : une propriété. Et certains, parmi nos élus, s’acharnent à entretenir cette illusion d’une maison commune, alors qu’il ne s’agit que d’une cage dorée où l’on étouffe notre peuple à petit feu.
Cette visite n’a rien apporté, sinon la confirmation que la dépendance institutionnelle, économique, sociale et psychologique est toujours à l’ordre du jour. Alors que la jeunesse martiniquaise se bat contre la vie chère, la précarité endémique, et l’abandon de l’État, ce dernier envoie un ancien Premier ministre — devenu Ministre d’État — pour jouer au pompier, sans eau, sans plan, sans projet. Et nos responsables politiques, loin de défendre la dignité collective, se sont livrés à un théâtre de postures.
La trahison des fauves n’est plus une énigme
Des députés, dans un communiqué pathétique, se sont fendus d’éloges à l’endroit de Manuel Valls, saluant son « esprit d’ouverture » et son « sens du dialogue », au moment même où ce dernier enterrait les espoirs d’une véritable transformation. Leur texte dégouline de soumission, déguisée en « volonté de co-construction ».
Vous appelez à « sauver ensemble notre pays ».
Mais on ne sauve pas un pays en flattant les figures de la répression et de la compromission. On le sauve en rompant avec le confort colonial, en regardant lucidement l’histoire et en osant choisir la voie de l’émancipation réelle.
Vous parlez de dialogue, de co-construction, de volonté d’apaisement.
Mais comment oser parler d’apaisement quand vous applaudissez la visite d’un ministre dont le parcours politique est jalonné de mépris social, de stigmatisation des quartiers populaires, et de connivence avec les lobbies qui perpétuent la dépendance de nos territoires ? Ce n’est pas de l’apaisement, c’est de l’anesthésie.
Non, nous ne nous tairons pas. Car la Martinique n’a pas besoin de valets républicains, mais de porteurs de flambeaux, de ceux qui marchent dans les pas de Fanon, de Césaire, d’André Aliker. Ceux-là n’acceptaient ni la domination, ni les promesses vides. Eux, ils parlaient de justice. Vous, vous vous contentez de gestes.
Mais qui peut encore être surpris ? Leur trajectoire politique, de reniements en compromissions, les a conduits à devenir les greffiers de la République, applaudissant des gestes creux et des promesses sans lendemain.
Quant à l’autodésigné héritier, son verbe toujours rond n’a pas masqué l’amertume d’un camouflet. Sa déclaration, tout en prétendant refuser « soumission et concession », entérine sans condition l’inaction d’un État qu’il continue d’implorer, malgré l’évidence d’un désengagement structurel. Et que dire de sa démonstration comptable, où il cherche à prouver, chiffres à l’appui, qu’il est un bon gestionnaire victime de l’État, comme si la faillite de la CTM, devenue champ de ruines, relevait uniquement de la malveillance de Paris ?
À quoi bon ces postures de bon élève si, dans le même temps, l’espoir s’effondre, les jeunes s’exilent, les familles croulent et baissent les bras sous le poids d’une société de plus en plus anxiogène et répressive ?
À court de souffle politique, il se réfugie derrière des tableaux Excel et des bilans déficitaires, pensant que les Martiniquais oublieront les promesses non tenues, les chantiers à l’abandon, et le délitement des services publics.
Ceux qui aiment tant citer Césaire auraient dû se souvenir de ces mots tranchants du Discours sur le colonialisme :
« Le colonialisme, c’est une entreprise de décivilisation. Le colon ne vient pas pour comprendre, il vient pour prendre. Le colon ne connaît que la brutalité, la violence, le mépris. […] Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies. Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission […] »
Césaire parlait là du fond : de la mécanique même de la domination. Mais d’autres préfèrent travestir le legs du poète pour s’acheter une légitimité de façade, dans les salons d’une République qui ne l’écoute plus.
La vérité, c’est que cette visite n’a rien produit. Elle a mis à nu, une fois encore, l’état de servitude volontaire dans lequel se trouvent ceux qui devraient porter la voix de la souveraineté martiniquaise. Ce ne sont plus des représentants : ce sont des intendants coloniaux.
Ce moment doit être un réveil.
Nous ne devons plus confondre co-gestion et co-dépendance.
Nous ne devons plus applaudir ceux qui signent en notre nom des accords sans horizon.
Nous ne devons plus nous taire quand les mots de la République masquent les logiques de domination.
Alors oui, on peut le dire sans détour, avec la brutalité de ceux qui n’ont plus rien à perdre :
« La Martinique de main en main, jusqu’au plus vilain. »
Nos anciens, qui ont mené les combats de dignité et de liberté, ne se sont pas battus pour que leurs héritiers politiques deviennent les greffiers dociles du pouvoir d’État. Ils ont résisté pour que vive une Martinique debout, fière, maîtresse de ses choix, non pour que des élus lèchent la main qui nous tient encore en laisse.
La relève viendra.
Elle ne portera ni cravate, ni badge tricolore.
Elle ne quémandera pas des miettes.
Elle arrachera, avec le peuple, le pain entier de la dignité retrouvée.
Jeff Lafontaine
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