Et l’Europe dans tout ça ?
Dans tout ce brouhaha, il est parfois complexe d’esquisser une nouvelle voie – européenne – qui viendrait montrer qu’une autre façon de faire serait possible. Et pourtant, une telle voie est peut-être la seule qui puisse nous permettre de sortir la tête de l’eau ! À force de vouloir faire « comme les États-Unis », en serions-nous venus à oublier que nous ne sommes pas américains ? Et que l’Histoire et les valeurs qui nous transcendent sont, certes, liées à nos voisins atlantiques mais qu’elles sont également profondément différentes ?
Chaque culture pose les fondations de sa puissance technique dans un ensemble de valeurs. Par exemple, pour les États-Unis, c’est la priorité nationale qui prime, tandis qu’en Chine, c’est l’idéologie du parti (comme on a récemment pu l’observer avec les mécanismes de censure sur DeepSeek). En Europe, notre idéologie repose sur des valeurs vieilles de plus de deux siècles – celles des Lumières – qui prônent l’autonomie du sujet, mais également le contrat social et la solidarité entre les individus et les peuples. Pas de quoi avoir honte, que je sache.
Une technologie européenne ne peut se penser avec les valeurs individualistes, consuméristes et mercantilistes américaines.
Il faut cependant comprendre ces différences fondatrices pour intégrer les modèles économiques et politiques. Dans une volonté de puissance que ne renierait pas Nietzsche, nos voisins américains laissent évidemment faire Facebook/Meta puisque la taille et l’emprise de ce qui est devenu le plus grand réseau social au monde favorisent cette « priorité nationale » – et on a d’ailleurs vu Zuckerberg prêter allégeance au gouvernement. Certes, il est terrible que la plateforme augmente les tentations de suicide chez les jeunes, mais c’est un faible coût pour maintenir son hégémonie. En Europe, cela est inconcevable car nous portons en nous une part d’éthique kantienne qui place le respect de la personne au-dessus des intérêts strictement utilitaristes.
Un bien commun
Loin de voir cela comme un fardeau qui ralentirait mécaniquement toute entreprise européenne, il y a ici une véritable opportunité à saisir – non pas de nature économique, mais une opportunité politique et idéologique : construire une technologie ontologiquement européenne.
Pour y parvenir, il nous faudra d’abord nous éloigner des axiomes américains comme le consumérisme ou (et c’est relativement nouveau) un protectionnisme idéologique. Tâchons de ne pas faire « une tech comme les étatsuniens » mais une « tech européenne ». On peut l’imaginer comme préservée des enjeux strictement mercantiles de la Silicon Valley, avec un espace numérique qui serait vu comme un bien commun. On peut également la penser comme conçue et développée en Europe – n’est-ce pas Fabien Pinckaers qui souhaitait récemment recruter 400 développeurs et développeurs belges par an ? Ou bien l’imec dont l’existence et la recherche sont intrinsèquement liées à la KUL ? La boussole de la compétitivité, dont la Commission Européenne vient d’annoncer la mise en place, ne doit pas forcément nous indiquer un Nord étatsunien.
Les pièges d’une fast-culture générée par l’IA
Une technologie européenne ne peut se penser avec les valeurs individualistes, consuméristes et mercantilistes américaines. Au lieu de chercher une efficacité toujours plus importante qui permettrait à une « liberté absolue » des individus de s’imposer, la technologie européenne grandirait dans un respect des droits fondamentaux, avec un esprit de mise en commun qui a fait le socle de la communauté européenne. Cela passe notamment par une préférence nationale – que l’Italie se tourne vers SpaceX pour créer son espace de télécommunications doit évidemment poser question ! Une tech développée en Europe ne verrait pas le citoyen contre l’État mais bien avec ce dernier – dans une approche qui peut aujourd’hui faire sourire tant elle est perçue comme naïve de l’autre côté de l’Atlantique.
Alors que l’Union Européenne vient de promettre, au dernier compte, plus de 300 milliards d’euros à investir dans l’intelligence artificielle, la question primordiale sera de comprendre nos racines et d’accepter de renouer avec elles pour investir intelligemment cet argent. Non pas dans une volonté de copie d’un modèle qui marche ailleurs, mais avec la conviction que nous avons toutes les ressources pour créer un modèle qui nous convient, et qui nous ressemble. En d’autres mots : à quoi voulons-nous que l’IA serve ?
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