Conflit en RD Congo : « Ils ont pillé nos stocks prêts à être envoyés à Kinshasa », Deborah une entrepreneure à Goma
Crédit photo, Mme Deborah Nzarubara
- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC Afrique
- Reporting from Dakar
La ville de Goma, occupée par les rebelles du M23, peine à retrouver son train-train quotidien après les combats qui ont fait plusieurs morts, des blessés et des déplacés. C’est dans cette ville que se bat une dame qui aide de nombreux gens à supporter les coups de la guerre.
Deborah Nzarubara, productrice de miel avec son entreprise Grecom, qui aide beaucoup d’apiculteurs de la ville à trouver des débouchés pour leurs marchandises, éprouve beaucoup de difficultés à cause de la situation actuelle.
La crise à l’est de la RDC se révèle aujourd’hui être un coup dur pour les opérateurs économiques basés dans la ville de Goma, notamment avec la fermeture des banques et des commerces.
C’est pourquoi elle hésite à engager d’autres investissements pour la croissance de son entreprise. En face, ses partenaires que sont des ONG et autres investisseurs ont également du mal à faire le pas à cause de l’absence de liquidités dans la ville due à la fermeture des banques.
Dans les semaines précédentes, un grand stock de miel qu’elle a produit avec les autres apiculteurs a été pillé lors des événements qu’a connus la ville de Goma, capitale du Nord-Kivu, aujourd’hui entre les mains des rebelles du M23. Ces pillages, encore très récents dans les esprits, ont fait que les activités sont presqu’inexistantes dans la ville.
« On a vécu beaucoup d’atrocités, beaucoup de morts. La guerre n’a pas été facile ici », confie Daborah Nzarubara à BBC Afrique.
La femme entrepreneure ajoute qu’il n’est pas, pour le moment, possible de desservir les autres villes de la RDC à cause de la fermeture des aéroports et des routes devenues dangereuses.
L’apiculture, un secteur avec beaucoup de défis à Goma

Crédit photo, Mme Deborah Nzarubara
Avec son entreprise Grecom, Deborah Nzarubara arrivait, avnat la prise de la ville par les rebelles, à répondre à la demande à Goma où elle est basée, à Kinshasa et dans d’autres provinces de la RDC.
Mais le chemin n’a pas été facile pour elle et les autres producteurs de miel qui s’appuient sur son entreprise pour écouler leurs produits.
Les apiculteurs, selon elle, sont négligés, leur métier est sous-estimé dans cette partie du pays. On les percevait comme des personnes sans occupation. « Souvent leur vie sur le plan social n’est pas ce que ça doit être. L’impact de leur activité dans le milieu est très faible. Ce qui n’encourage pas beaucoup de personnes à aller dans ce secteur ».
Et pourtant, ce qui résulte de cette activité est « un produit de luxe » et leur travail est « d’une grande importance du point de vue environnemental et sanitaire ».
C’est ainsi que Deborah est tombée amoureuse de l’apiculture en prenant sur elle la formation de ces autres apiculteurs sur les pratiques apicoles modernes et les techniques de protection de l’environnement. Les formations sont centrées notamment sur les suivis, les productions et l’accès aux marchés.
Une application a révolutionné l’apiculture à Goma

Crédit photo, Mme Deborah Nzarubara
Le besoin de production et d’écoulement du miel sur les marchés à travers la RDC a amené Deborah Nzarubara à créer Nyuki Tech (Nyuki veut dire abeille en langue Swahili), une application qui permet de structurer le secteur. Grâce à cette plateforme, « nous savons qui est apiculteur et tous les acteurs qui sont dans la chaîne de valeur en leur octroyant une « apicarte » qui permet de les identifier».
La plateforme permet également de donner des techniques de production aux petits apiculteurs à distance et sans connexion. Elle facilite donc le contact avec les apiculteurs, les transports coûtant chers et surtout avec l’insécurité dans l’est de la RDC.
« L’apiculteur peut interagir avec nous grâce à la plateforme en recevant des informations sur les marchés ou à avoir un contact direct avec le client. Cela nous aide à avoir la traçabilité des produits dès le petit producteur jusqu’au consommateur final », souligne Deborah Nzarubara. Nyuki Tech favorise également la surveillance des ruches à distance.
L’application a reçu deux distinctions, notamment lors de la Cop28 et un prix d’Agribusiness Challenge en 2023. Elle collabore avec 32 coopératives à Goma et est soutenue par la Banque africaine de développement (BAD).
La professionnalisation du secteur a amené cette dame à gagner la confiance du gouvernement de la RDC à travers des ministères, surtout dans le domaine de l’élevage des abeilles. Elle travaille aussi avec beaucoup d’ONG nationales et internationales.
Mme Nzarubara et les apiculteurs ont également pour partenaires des supermarchés, des boutiques, des hôtels, les ménages et des associations qui viennent se ravitailler chez eux. « Nous avons un segment de clients un peu plus large avec qui nous collaborons ».
Mais la guerre dans l’est de la RDC met en difficulté cet empire que la dame construit depuis 2018 et qui participe à l’épanouissement de la population, notamment les apiculteurs et leurs familles dans le Nord-Kivu.
Une situation intenable avec la guerre et la prise de Goma

Crédit photo, Mme Deborah Nzarubara
Deborah Nzarubara avait fini par créer l’espoir au milieu de ces pauvres apiculteurs qui s’appuient sur elle pour écouler leurs marchandises à travers les grandes villes de la RDC dont Kinshasa. Mais avec la guerre et la prise de Goma, ville épicentre de ses affaires, le jeune empire semble avoir du plomb dans l’aile.
« Pour le moment nous sommes dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dans le Congo central. N’eût été le défi de la guerre, nous serions aussi dans quatre autres provinces. C’est ce que nous avons mis sur notre projection, mais nous sommes bloqués avec la situation du moment, puisque les vols ne sont pas disponibles », regrette-t-elle.
Ses activités sont fortement affectées. Selon elle, il y a des ruches qui sont autour d’un camp de déplacés qui ont été enlevées, parce que « les abeilles n’ont pas épargné ceux qui ont été contraints d’y mettre le feu. C’est une perte qu’on a eu à avoir là-bas ». La résilience, poursuit-elle, est devenue un grand défi.
Le marché est restreint avec les boutiques et supermarchés qui sont fermés après avoir été l’objet de pillage. « Avec tout ce que nous traversons, on ne peut pas aller demander à ceux qui nous doivent de solder leurs dettes », indique-t-elle.
« On avait un stock qui était prêt pour aller à l’aéroport et être acheminé vers Kinshasa, mais tout a été pris lors du pillage. Ce sont tous ces défis qui se posent à nous. Nous travaillons avec nos équipes dans le cadre de l’adaptation et de la résilience pour voir comment on peut traverser ces moments et maintenir l’entreprise en vie ».
Actuellement, c’est la période de récolte où plus de 1 200 petits producteurs, selon Mme Nzarubara, attendent de vendre leur produit sur le marché.
Perte d’emploi et difficultés économiques

Crédit photo, Mme Deborah Nzarubara
Ces petits producteurs comptent sur Grecom pour écouler les marchandises. « Ils auront des difficultés économiques, parce que nous aussi nous n’allons pas écouler comme d’habitude », dit-elle.
Plusieurs agents de l’entreprise ont été tout simplement priés de rester à la maison, parce qu’il y a des difficultés dans le pays. Elle a refusé dans ces conditions de prendre des engagements auprès des petits producteurs.
Deborah Nzarubara a abandonné la piste des ventes en gros pour les détails et le porte à porte. Sa plateforme NyukiTech est devenue un canal que la clientèle utilise pour faire des commandes et payer les frais, puisque le déplacement à travers Goma est compliqué et dangereux. « Pour le moment, il n’y a pas du cash ».
La situation de Goma n’augure pas une bonne perspective pour les affaires. Et cela constitue une grande crainte pour Mme Nzarubara qui hésite à faire de nouveaux investissements, surtout que ses partenaires financiers rechignent à s’engager dans une aventure dont ils ne connaissent pas l’issue.
« La situation sécuritaire est mauvaise à Goma », conclut-elle.
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