Bamba, l’agriculture ivoirienne et la leçon du Brésil

Premier producteur mondial de cacao, deuxième économie d’Afrique de l’Ouest, et pourtant : près de 2,89 milliards de dollars de produits agricoles importés entre 2021 et 2023. La Côte d’Ivoire est une puissance agricole qui ne se nourrit pas elle-même. C’est ce paradoxe qu’Ousmane Bamba, entrepreneur ivoirien et fondateur de PC Plus Group Holdings, a décidé d’attaquer, à sa manière, depuis Tiébissou.

En février 2025, il a fait le voyage jusqu’au Brésil. Pas pour signer un contrat. Pas pour lever des fonds. Pour observer. Entre les plantations de manioc du Minas Gerais et les stands de l’agritech pauliste, il a passé plusieurs jours à comprendre comment un autre pays du Sud global avait réussi à concilier production de masse et agriculture familiale, rendement et biodiversité, innovation et savoir-faire ancestral. « J’ai été particulièrement impressionné par la diversité des cultures et par l’importance de l’agriculture familiale », a-t-il confié à son retour. « Ce voyage m’a ouvert les yeux sur l’importance de l’agriculture durable. »

Le paradoxe ivoirien

Le chiffre est saisissant. En 2022, la Côte d’Ivoire a importé 1,5 million de tonnes de riz, dans un pays où le secteur agricole emploie encore directement 46 % de la main-d’œuvre active. Le cacao part à l’export brut, non transformé, pendant que le riz et le blé arrivent par bateaux entiers depuis l’Asie et l’Europe.

Ce n’est pas une nouveauté. Depuis l’indépendance, l’économie ivoirienne s’est construite sur les cultures de rente destinées aux marchés internationaux : cacao, anacarde, huile de palme, coton. Le modèle a fonctionné. Il a fait de la Côte d’Ivoire la première puissance économique de l’UEMOA. Mais il a laissé de côté la question de ce que mangent les Ivoiriens, et de qui le produit.

Le gouvernement d’Alassane Ouattara a fini par inscrire la souveraineté alimentaire comme priorité nationale. L’ANADER, l’Agence nationale d’appui au développement rural, a adopté début 2026 un plan stratégique 2026-2030 doté de 167 milliards de francs CFA, soit 300 millions de dollars, pour renforcer la productivité agricole et la résilience des populations rurales. Le signal est clair. Mais les plans d’État, en Afrique de l’Ouest, ont l’habitude de rester sur le papier plus longtemps que prévu.

Ce que le Brésil lui a appris

C’est là que l’initiative privée reprend la main. Et c’est précisément ce que le voyage brésilien d’Ousmane Bamba est venu confirmer dans sa propre trajectoire.

Le Brésil n’est pas un modèle évident pour la Côte d’Ivoire. Les deux pays partagent une base tropicale commune, une histoire coloniale construite sur les cultures d’exportation, et une tension similaire entre agrobusiness mondialisé et agriculture paysanne. Mais le Brésil a, depuis les années 1990, développé une capacité rare : faire coexister les deux, sans que l’un écrase systématiquement l’autre. Les techniques d’agroforesterie observées par Bamba, qui favorisent la biodiversité tout en maintenant la productivité, sont précisément le type de solutions intermédiaires que la Côte d’Ivoire cherche à développer dans ses zones rurales intérieures.

Bamba est rentré avec des idées, pas des recettes clés en main. La nuance est importante. Il ne s’agit pas de copier le modèle brésilien, mais d’en extraire les principes transposables : la place de l’agriculture familiale dans la chaîne de valeur, le rôle des agronomes de terrain, la gestion intelligente de l’eau dans un contexte climatique incertain. Des éléments que sa filiale agricole au sein de PC Plus Group Holdings, le conglomérat ivoirien qu’il a fondé, peut désormais intégrer dans sa propre feuille de route.

L’entrepreneur là où l’État tarde

PC Plus Group Holdings n’est pas une entreprise agricole à proprement parler. C’est un groupe à quatre filiales, dont l’une porte spécifiquement sur l’agriculture, aux côtés du biomédical, du BTP et de la technologie. Ce positionnement multisectoriel n’est pas un éparpillement. C’est une réponse aux angles morts d’une économie en développement, où les besoins sont transversaux et les acteurs privés capables d’intervenir sur plusieurs fronts restent rares.

La filiale agricole du groupe s’inscrit dans cette logique. Le ministre ivoirien de l’Agriculture Bruno Nabagné Koné a lui-même insisté, lors du bilan sectoriel de juin 2026 à Yamoussoukro, sur la nécessité de moderniser les exploitations et d’améliorer les conditions de vie en milieu rural. Ce sont exactement les terrains sur lesquels opèrent les acteurs comme Bamba, en amont ou en parallèle de l’action publique.

La région de Tiébissou, d’où il est originaire et où il concentre l’essentiel de ses actions, est emblématique de ce que la Côte d’Ivoire a longtemps négligé : une zone du centre, agricole, éloignée des grandes métropoles côtières, dotée d’un potentiel productif réel mais sous-équipée en infrastructure, en accès aux intrants et en conseil technique. C’est précisément là que l’intervention d’un entrepreneur local ancré, qui connaît le terrain depuis l’enfance et dispose des réseaux pour y agir, fait la différence que ni l’État ni les ONG internationales de passage ne parviennent à produire durablement.

Un chantier de long terme

Le voyage au Brésil n’est pas un point d’arrivée. C’est une étape dans une réflexion plus large sur ce que peut faire un entrepreneur ivoirien privé face au défi de la souveraineté alimentaire nationale. Les résultats concrets de la filiale agricole de PC Plus Group Holdings restent à documenter. L’ambition, elle, est lisible : faire de l’agriculture un levier de développement territorial, pas une simple activité d’extraction tournée vers l’export.

La prochaine édition du PNIA III, le Programme national d’investissement agricole de troisième génération, devrait préciser dans les prochains mois les modalités de partenariat entre l’État ivoirien et le secteur privé. C’est là que se jouera, en partie, la capacité du modèle Bamba à s’insérer dans une dynamique plus large, ou à rester une initiative isolée, aussi méritoire soit-elle.

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