Le 26 mars 1964 au matin, la Voix de la Révolution congolaise annonçait l’évasion du président Fulbert Youlou, un temps incarcéré au camp de la gendarmerie du Djoué à Brazzaville, puis placé en résidence surveillée, en attendant son procès, pour lequel les révolutionnaires lui promettaient la peine de mort. Exfiltré de nuit par un commando qui fit preuve de courage et d’audace, l’ex président trouvât asile en république démocratique du Congo. Depuis, cet épisode de l’évasion du président Fulbert Youlou est l’objet de versions diverses, certaines évoquant l’œuvre des services secrets français du Sdece, le contre-espionnage français de l’époque. En ce mois de mars 2025, soit 61 ans après les évènements, évoquant les faits au cours de l’émission ‘’Parlons-en’’ sur la chaine ‘’Top One’’, avec pour thème : « les relations entre la RDC et le Congo Brazzaville », Thomas Luhaka Losenjola, un homme politique de la république démocratique du Congo, qui a été successivement député, président de l’Assemblée nationale, vice-premier ministre, et ministre en différents portefeuilles, éclaire la mémoire collective. Thomas Luhaka qui a eu accès aux documents d’archives de premières mains, aux postes occupés, a confirmé ce qui se murmurait à demi-mots au Congo-Brazzaville. Le commando parti de Kinshasa pour exfiltrer l’abbé Fulbert Youlou, fut conduit par Bernard Kolelas.
15 Août 1963, Fulbert Youlou démissionne
Le 15 août 1963, le président Fulbert Youlou signe sa lettre de démission qu’il a remise aux capitaines David Mountsaka et Félix Mouzabakani. À cet instant, il sait que rien ne garantit sa sécurité, même si les militaires ont promis qu’ « il ne lui serait fait aucun mal ».
Refusant de se réfugier à la Case de Gaulle, résidence de l’ambassadeur de France, malgré l’insistance du général Kergaravat, patron des forces françaises au Congo, l’ex président est aussitôt arrêté par l’armée.
Incarcéré au camp Fulbert Youlou, il est ensuite transféré quelques semaines plus tard au camp de gendarmerie du Djoué avec sa famille, il est placé en résidence surveillée dans une villa où il va attendre son procès.
Fulbert Youlou doit répondre des accusations graves qui pèsent sur sa personne : Haute trahison, détournement des deniers publics, mais aussi sa responsabilité de la mort des trois syndicalistes lors de la prise d’assaut de la Maison d’arrêt, soutien à la sécession katangaise, cession d’une portion du territoire national au profit de la sécession katangaise.
Sauver Fulbert Youlou des représailles des révolutionnaires
Dès son incarcération les youlistes s’agitent à Brazzaville et cherchent les voies et moyens pour le faire évader. L’abbé a des amis partout, en France et en Afrique notamment l’Ivoirien Houphouët-Boigny et le Tchadien Tombalbaye qui cherchent à le sauver.
Un bienfait n’est jamais oublié
De l’autre côté du fleuve dans ce qui est encore le Congo-Léopoldville se trouvent aussi deux autres amis de taille. D’abord, le président Joseph Kasa-Vubu qu’il a beaucoup aidé lors de l’affaire Abako relative aux troubles du 4 janvier 1959.
Ensuite Moïse Tshombe. L’ex-président du Katanga devenu Premier ministre, qu’il a soutenu pendant l’affaire katangaise au point d’aller lui rendre visite à Élisabethville en février 1961.
Des gestes qui ne s’oublient pas, des actes qui comptent.
Le 7 février 1964, un groupe de personnes tente clandestinement de libérer Fulbert Youlou, en vain.
Un commando venu de Kinshasa réussi le coup
Alors qu’approche son procès, Fulbert Youlou s’évade nuitamment de sa villa-prison pour se retrouver à Léopoldville, actuel Kinshasa, dans la nuit du 25 au 26 mars 1965.
La nouvelle est d’abord annoncée par l’Agence France Presse, puis confirmée par la Voix de la Révolution congolaise.
Pour cette évasion on peut plus rocambolesque plusieurs versions circulent, les unes plus surréalistes que les autres. De la France au Congo-Léopoldville en passant par le Congo-Brazzaville, chaque pays a sa propre interprétation des faits.
Lorsque l’ex-président arrive à Léopoldville et demande la protection de Moïse Tshombe, Jean Mauricheau-Beaupré, l’ancien conseiller spécial de Fulbert Youlou, laisse courir la rumeur qu’il est l’artisan de cet exploit. Cette rumeur est soigneusement entretenue, par le réseau Foccart, conscient qu’il s’agit d’un signe positif en direction des présidents africains amis de la France qui doivent toujours compter sur l’aide de Paris.
En réalité, les services français ne sont ni de loin ni de près associés dans le succès de la fuite de l’ancien président.
Selon Brazzaville, la fuite de l’ancien président est facilitée par le capitaine Félix Mouzabakani, son neveu et chef d’état-major des FAC. Même s’il s’est désolidarisé de son oncle en sympathisant avec les syndicalistes puis à obtenir sa démission, il est suspecté d’avoir organisé l’évasion. L’officier est condamné à mort lors du procès du régime de Youlou qui a débuté en juin 1965. Sa peine est commuée à 25 ans de travaux forcés en août 1967. Il est libéré en 1968 à la demande du capitaine Marien Ngouabi.
Bernard Kolelas à la tête du commando
Selon Thomas Luhaka, c’est Bernard Kolelas qui fut à la tête du commando ayant procédé à l’exfiltration du président Fulbert Youlou, dans la nuit du vendredi 25 au samedi 26 mars 1964.
L’initiateur de cette action n’est autre que le premier ministre Moïse Tshombe qui a encouragé des congolais exilés à Kinshasa, à mener sur Brazzaville une action pour libérer son ami, en reconnaissance de ce que Fulbert Youlou fut pour lui un soutien de taille pendant la rébellion katangaise.
À Brazzaville, la mission commando conduite exclusivement par des ressortissants congolais, bénéficie du soutien de l’ambassadeur de France. Fulbert Youlou et sa famille sont libérés. Ils rallient Kinshasa la même nuit à bord des embarcations qui dans la pénombre, voguent sur les eaux du fleuve Congo. L’opération est une réussite !
Joseph Kasa-Vubu et Moïse Tshombe félicitent Bernard Kolelas
S’appuyant sur des document d’archives, Thomas Luhaka poursuit que de retour à Kinshasa, Bernard Kolelas est tour à tour reçu par le président Joseph Kasa-Vubu et le premier ministre Moïse Tshombe. Tous deux lui expriment leur reconnaissance et surtout saluent sa bravoure et son courage, pour avoir accepté de mener cette mission dont l’issue était incertaine.
Et Thomas Luhaka de préciser que l’évasion a été préparée à Léopoldville par le gouvernement Tshombe avec l’aval de Kasa-Vubu. Même si l’opération étaient minutieusement préparée jusque dans ses moindres détails, il faillait bien que quelqu’un connaissant les lieux en prenne la tête et qui plus est de nuit, pour éviter des errements qui auraient pu la compromettre. Le coup d’essai de Bernard Kolelas se sera donc révélé être un coup de maître. Lui-même en fera d’ailleurs profil bas, car « la lutte continue ». Les évènements à venir, menés depuis Kinshasa et impliquant Bernard Kolelas, justifieront son effacement.
Brazzaville proteste, Kinshasa assume
Depuis l’assassinat, le 17 février 1964 de trois officiels congolais, Matsocota, Pouabou et Massouemé, les autorités du Congo-Brazzaville, sont en froid avec leurs voisins de la rive gauche du fleuve, qu’elles ont accusé d’avoir hébergé le commando ayant commis ces forfaits. Le 25 mars le ministre des affaires étrangères David Charles Ganao adresse un message de protestation à son homologue de la RDC. Autant qu’il rend responsable la RDC dans l’évasion de Fulbert Youlou, il proteste en outre contre les intrusions perpétrées par les militaires de la RDC au Congo-Brazzaville.
À Léopoldville, les autorités confirment l’arrivée de l’ancien chef de l’État voisin qui a franchi le fleuve Congo dans la nuit de vendredi à samedi à bord d’une embarcation non identifiée.
Le communiqué officiel est diffusé le 31 mars. « Nous l’avons accueilli comme un frère selon la coutume Bantou », affirme Moïse Tshombe.
Aussitôt arrivé, l’abbé Fulbert Youlou demande et reçoit la protection de Joseph Kasa-Vubu et Moïse Tshombe qui lui accordent illico l’asile politique.
À Léopoldville, Fulbert Youlou est installé dans une villa du gouvernement discrètement protégée par des militaires. Lorsque Moïse Tshombe lui rend visite, l’ambassadeur de France y est présent. Les retrouvailles entre les deux amis sont émouvantes. Ils s’embrassent, se parlent.
Laisser planer le doutes pour éviter des représailles contre les parents restés à Brazzaville et garantir la suite des opérations
Aux questions des journalistes sur les conditions de son évasion, Fulbert Youlou parle de façon évasive, brouille les pistes, ne laisse échapper aucun détail. Il assure s’être « fait aider par des entités mystiques que les non-Africains ne peuvent toujours pas comprendre. »
En fait, l’ancien président a déjà d’autre idées en tête et l’action d’éclat ayant conduit à son exfiltration peut en appeler d’autres. Ce n’est pas le moment de griller son réseau kinois et même celui dormant, resté à Brazzaville.
Brazzaville et Kinshasa normalisent, Fulbert Youlou devient indésirable
Arrivé le 26 mars 1965, Fulbert Youlou est prié de quitter Léopoldville en octobre 1965 lorsque Moïse Tshombe perd la primature. Le nouveau premier ministre qui prône une politique de bon voisinage trouve inapproprié de continuer de garder Fulbert youlou à Kinshasa.
Condamné à mort par contumace dans son pays et indésirable en France où Yvonne De Gaulle catholique pratiquante ne supporte pas les frasques de cet abbé pourtant défroqué qui continue de porter la soutane, Fulbert Youlou trouve refuge en Espagne franquiste en janvier 1966, avec l’appui de la France qui lui alloue 500.000 francs français.
Fulbert Youlou meurt à Madrid en mai 1972. “Par esprit humanitaire” le président Marien Ngouabi accepte que ses restes soient rapatriés et inhumés en terres congolaises.
L’abbé Fulbert Youlou, premier président du Congo, repose pour l’éternité dans sa modeste résidence de Madibou transformée en mausolée.
Bertrand BOUKAKA/Les Échos du Congo-Brazzaville
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