Burkina Faso : Capitaine Ibrahima Traoré, entre commander une compagnie et un pays de 23 millions d’habitants, ce que pense Gerry Taama
Il pleut à Lomé et on a coupé le courant. J’ai la flemme de faire allumer le groupe donc je vais dire ce que je pense de ce capitaine, pour passer le temps. Attention, ça va être long.
Il faut reconnaître au capitaine Ibrahim Traoré un mérite, c’est son cran. Faire un coup d’Etat militaire à 34 ans alors que les anciens sont là, il faut en avoir dans le pantalon, même s’il n’est ni le premier militaire à le faire à ce grade, ni le grade le plus bas dans cette situation. Mais il fallait le faire et il faut du cran pour cela.
Il dégage un certain charisme, ça aussi c’est certain. Il s’exprime bien, dispose d’une certaine culture. J’ai quitté l’armée à 33 ans quand je passais capitaine, et je dois dire que sur certains plans, j’étais comme lui à cet âge. Et c’est là le principal problème. Une bonne partie des faiblesses que je lui trouve, je les aurais certainement eues si j’avais été propulsé à la tête d’un pays africain. Aujourd’hui, avec mon expérience politique, certainement pas.
Voici donc pour vous, les sept plaies du capitaine IB, en référence aux dix plaies de l’Égypte dans la bible.
- Le désir obsessionnel de mimer Sankara
De mon point de vue, il veut incarner Sankara, en recherchant systématique la petite phrase qui fait mouche, en entretenant cette petite moustache qu’il n’avait pas à sa prise de pouvoir, en gardant ce béret rouge alors qu’il est artilleur et non breveté parachutiste (je suis parachutiste), en conservant, comme sur la photo, un gilet pare-balle alors qu’il est au bureau, ce cache-cou utilisé pour se protéger des rayons UV, ou le cache nez pour masquer son identité là où tout le monde le reconnaît, ces gants de combats quand on est pas au combat. Dans les milieux militaires professionnels, tout le monde rit de ça. Tout est une mise en scène perpétuelle chez IB. On peut en rire, mais il a 34 ans, et c’est normal de faire un peu le Rambo à cet âge.
2. La servilité ubuesque face à Poutine
Il a été durant ses études militant de l’Association nationale des étudiants du Burkina (ANEB), une organisation estudiantine d’inspiration marxiste, ceci explique peut-être son admiration sans borne pour Poutine. Devant le président russe, il a dit des énormités, que personne n’a relevées par excuse pour son âge. Il dit à Poutine que le peuple burkinabè et lui-même le soutiennent dans son opération militaire spéciale. Aucun dirigeant du monde n’a jamais annoncé soutenir l’opération militaires spéciale, pas même la Biélorussie. Heureusement que Goita a juste appelé à la paix. Ensuite il annonce à Poutine qu’un coup d’Etat vient de se faire au Niger, et qu’il faudra qu’il aide là-bas aussi, comme si c’est Poutine qui était le protecteur des coups d’Etat en Afrique. Il dit ensuite qu’il est temps de tourner dos aux partenaires traditionnels et impérialistes pour dealer avec uniquement la Russie. (Je n’ai pas le temps de développer). Tiens, j’oubliais, la plus énorme de ces déclarations est qu’il demande une centrale nucléaire à Poutine. Si seulement s’il pouvait savoir toute la technologie et les contraintes d’une centrale nucléaire. Donc naïveté. Je voyais Poutine ricaner d’un œil. Ah, ces Africains qu’il devrait se dire. Mais c’est normal, le capitaine est si jeune.
3. La dérive autoritaire
Aujourd’hui, au nom de la lutte contre le terrorisme, presque toutes les libertés sont suspendues. Plus de liberté de presse, d’activités politiques, de manifestations publiques. Tout le monde regarde dans une seule direction. Contrairement à Goita qui a su s’entourer de politiciens chevronnés qui font les politiciens à sa place, IB est le chef suprême. On n’entend personne d’autres. C’est la naissance d’un dictateur à l’africaine.
4. Les mauvais choix économiques
En décidant de tourner dos aux ressources de l’Europe et de l’Occident (ce qui est courageux), il se retrouve en face de difficultés budgétaires importantes. Aujourd’hui le pays croule sous les taxes et la grogne commence par être perceptible, alors que les dépenses militaires grimpent. La mobilisation des ressources internes ne suit plus depuis quelque mois. Les investisseurs sous-régionaux suivent encore un peu, mais le Mali a décroché ce mois et le Burkina va suivre. Trouver l’argent pour faire la guerre va être de plus en plus difficile. N’oublions pas que les Russes n’aident pas, ils vendent, parfois à crédit. Ils ne donnent pas cadeau.
5. L’assistance alimentaire incompréhensible au Niger
D’après ce que j’ai lu, beaucoup de burkinabè n’ont pas compris au nom de quoi il a convoyé 300 camions remplis d’aide alimentaire, avec une escorte militaire au Niger alors que ses compatriotes meurent de faim.
6. La co-belligérance dans la crise nigérienne
En décidant de se constituer co-belligérant dans le conflit nigérien alors que ces coups d’Etat n’ont rien à voir ensemble, le Burkina Faso s’est attiré les foudres d’une certaine communauté internationale alors que les gens les avaient à la bonne. Suppression des visas avec Schengen et possibles nouvelles sanctions de la Cedeao. Les effets négatifs sur l’économie et la diaspora burkinabè sont énormes, alors que personne ne lui demandait rien. Il veut envoyer des militaires au Niger alors que les terroristes massacrent ses honnêtes citoyens dans son pays.
7. Pour finir, la stratégie militaire contestable
Les guerres asymétriques se gagnent par des accords de paix, non pas par la fortune des armes. En misant sa stratégie exclusivement sur le combat armé sans aucune discussion possible avec les groupes armés, il se met dans une impasse. Je discute souvent avec des amis burkinabè. En mars 2023, ils estimaient que 40 % du pays étaient aux mains des terroristes. En juillet, ils pensent que les terroristes sont passés à 60%. J’en parlerai dans un autre article.
Voilà selon moi les sept plaies du brillant capitaine IB. C’est mon avis et je ne suis pas Dieu. Vous pouvez commenter comme c’est le cas toujours et c’est même encouragé, mais restez courtois et pondérés, sinon mon équipe vire. Je ne vais pas être dans ma maison et me voir insulter sans rien dire.
Ma conclusion pour le cas Ib est, et je le crains, un destin similaire à Sankara, même si je ne lui souhaite pas un coup d’Etat. Mais il finira par être critiqué par ses propres compatriotes qui ne verront pas la paix mais la misère s’installer davantage D’abord parce qu’il mène ses gars à la dure et il y’a un Compaoré tapis dans l’ombre. Pourquoi un militaire burkinabè irait-il mourir au Niger pour affronter des troupes de la Cedeao dans une guerre qui ne le concerne pas ? La seconde raison est qu’un tel dictateur en herbe ne peut pas imaginer jouer d’autres rôles que celui de président dans son pays. Donc il va s’accrocher. C’est une vocation messianique chez ces gens-là. Mais j’espère que je me trompe. Seul le temps nous dira. Mais je prie pour la paix au Burkina Faso.
Bref, la pluie est finie eu j’ai allumé le groupe électrogène (je n’ai jamais compris pourquoi on coupe le courant quand il pleut). Je vais donc retourner regarder les matchs de premier league. Si j’ai le temps, je répondrai à quelques commentaires. Ceux qui insultent. Dehors, sans pitié. Personne ne me paye la connexion.
Pour la paix en Afrique, avec des instruments démocratiques. Vivants.
Gerry Taama
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