Burkina Faso : suspension de l’exportation du bétail et inquiétudes

Ouestafnews – La décision de suspendre l’exportation du bétail prise par le gouvernement du Burkina Faso, le 8 mai 2026, alimente le débat dans le pays. Annoncée à quelques jours de la fête de l’Aïd-el-kébir (communément appelée Tabaski), événement où la vente des moutons connaît un pic, la décision a forcément des répercussions sérieuses sur les acteurs de la filière ainsi que sur l’économie burkinabè.

Au grand marché de bétail de Tanghin à Ouagadougou, vendeurs et éleveurs continuent de débattre de la mesure gouvernementale interdisant l’exportation du bétail « jusqu’à nouvel ordre ». Assis sous un hangar, entouré de ses petits ruminants, Hamidou Traoré, vendeur de bétail, déplore la décision. Il la juge « brusque » et difficile parce qu’elle intervient à la veille de la Tabaski. « Je ne m’y étais pas préparé », a-t-il confié à Ouestaf News.

La décision du gouvernement burkinabè a été annoncée le 8 mai 2026 dans un communiqué interministériel. Les autorités ont décrété la suspension, jusqu’à nouvel ordre, de l’exportation du bétail sur toute l’étendue du territoire national, lit-on. La délivrance des Autorisations spéciales d’exportation (ASE) est également suspendue.

À travers cette mesure, le gouvernement dit vouloir « assurer la disponibilité du bétail sur le marché national » et prévient que les contrevenants s’exposent à des sanctions.

La fête musulmane de l’Aïd-el-kébir est un moment propice à la circulation entre pays ouest-africains du bétail. Les béliers, particulièrement recommandés pour la célébration de cette fête, sont les animaux les plus prisés. Dans ce commerce intra-ouest-africain, les pays de grand élevage (Niger, Mali, Mauritanie, Burkina Faso) fournissent en moutons les pays moins dotés en cheptel (Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana).

La suspension de l’exportation du bétail intervient alors que les autorités burkinabè mettent en avant depuis quelques mois, à grand renfort de publicité, la « souveraineté alimentaire ». Pour y arriver, elles comptent sur le secteur de l’élevage, l’un des piliers de l’économie nationale.

Selon l’annuaire statistique national 2024 de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD), le Burkina Faso comptait en 2023 plus de 31 millions de têtes de bétail, plus ou moins également réparties entre bovins, ovins et caprins. Ces chiffres confirment que le pays, qui compte près de 24,1 millions d’habitants, dispose d’un stock de bétail conséquent.

Si elle se prolonge, la suspension pourrait en revanche réduire les recettes tirées des exportations d’animaux sur pied. Celles-ci ont rapporté à l’économie burkinabè 78,3 milliards de F CFA en 2024, selon des chiffres du ministère burkinabè des Finances.

« J’ai déjà encaissé des avances pour des commandes passées par des clients de la Côte d’Ivoire où la demande est forte en période de fête religieuse », explique Hamidou Traoré, l’air triste. « Ma situation est critique », dit-il, en évoquant notamment la pression qu’il subit actuellement de la part de certains de ses clients qui réclament leurs fonds.

Toutefois, le gouvernement avait accordé un délai d’une semaine à ceux qui disposaient déjà d’Autorisations Spéciales d’Exportation en cours de validité.

Plusieurs éleveurs et exportateurs de bétail traversent les mêmes difficultés. Il leur faut trouver de l’argent liquide pour rembourser les avances encaissées. « Ne pouvant plus exporter à cause de la mesure, nos animaux seront vendus sur le marché local », se plaint l’éleveur de bétail Jean Gamene, soulignant la concurrence sur ce marché.

Les commerçants craignent une baisse des prix, voire une mévente de leur cheptel. C’est précisément l’argument avancé par les autorités burkinabè : retenir davantage de bétail sur le marché intérieur afin d’en garantir la disponibilité, dans une période marquée par une forte demande.

Pour Abou Soré, dont l’enclos de bétail se trouve dans la commune rurale de Saaba, dans la périphérie d’Ouagadougou, la décision du gouvernement peut contribuer à faire baisser les prix des animaux sur les marchés locaux.

Il met toutefois en garde contre une mesure qui pourrait devenir contre-productive si l’État « ne prend pas en compte le volet alimentation du bétail » à travers un mécanisme de subvention. Selon lui, plusieurs acteurs pourraient abandonner la filière si la suspension perdure et si les pertes s’accumulent.

En attendant, conclut Abou Soré, ce sont les éleveurs qui payent le prix fort ainsi que de nombreux ménages ruraux dont l’élevage constitue la principale source de subsistance.

Des études de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD) du Burkina Faso, datées de 2024, montrent que 22 % des ménages agricoles du pays pratiquent l’élevage des ovins et 25,6 % celui des caprins.

Commerce régional sous tension

Au-delà des inquiétudes des éleveurs et des commerçants de bétail, la suspension des exportations burkinabè risque également de mettre sous tension les marchés de certains pays de la région, jusque-là tributaires de l’offre burkinabè. Selon l’INSD, en 2022, le Burkina Faso a exporté plus de 244 000 ovins vers la Côte d’Ivoire, de très loin le premier débouché des ovins burkinabè sur cette période.

La demande ivoirienne en bétail est fortement alimentée par l’extérieur. Selon le ministère ivoirien de l’Agriculture, en 2023, la Côte d’Ivoire a importé plus de 516 000 têtes de bétail, réparties entre petits ruminants et bovins.

Le 15 mai 2026, le ministre ivoirien des Ressources animales et halieutiques, Sidi Tiémoko Touré, a d’ailleurs indiqué que « la disponibilité du bétail et la maîtrise des prix » constituaient « une préoccupation légitime » pour les ménages à l’approche de la fête. Il a toutefois assuré que le gouvernement avait réorganisé ses corridors et que le bétail affluait désormais « via de nouveaux axes, notamment le Nigeria, le Bénin, le Togo et le Ghana ».

Selon l’Agence ivoirienne de presse, la production locale ivoirienne ne couvre que 25 % des besoins du pays. Le reste provient principalement du Niger, du Mali et du Burkina Faso.

Pour l’édition 2026 de la Tabaski, les autorités ivoiriennes évaluent les besoins à 350 000 têtes de bétail, ovins et bovins confondus, dont plus du tiers pour le seul district autonome d’Abidjan. Cette dépendance aux apports extérieurs est particulièrement sensible à l’approche de la grande fête religieuse musulmane.

Derrière la Côte d’Ivoire, le Ghana est la deuxième destination du bétail burkinabè. Toujours selon l’annuaire statistique national 2024 de l’INSD, le Burkina Faso a exporté vers le Ghana en 2022 plus de 120 000 têtes de bovins, ovins et caprins.

La suspension burkinabè dépasse ainsi le seul cadre national. D’une part, elle touche une filière d’exportation importante pour les opérateurs du Burkina Faso. D’autre part, elle bouscule un espace commercial ouest-africain où plusieurs pays côtiers, en particulier la Côte d’Ivoire, restent fortement dépendants des troupeaux venus du « Sahel » pour couvrir la demande en période de Tabaski.

Pour l’heure, aucune échéance n’a été annoncée pour la levée de la suspension. À quelques semaines de la Tabaski, les professionnels burkinabè de la filière attendent désormais de savoir si le gouvernement accompagnera la mesure de dispositifs de soutien. De leur côté, les marchés clients, notamment ivoiriens, cherchent à limiter l’impact potentiel de la décision dans une période marquée par des tensions.

RA-HD/md/ts

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