Les regrets d’un ancien responsable sécurité de Total
Face à ce volume d’eau toxique à traiter, la stocker dans un bassin et attendre son évaporation ne suffit plus. Alors parfois, la multinationale la déverse à même le sol via des pulvérisateurs circulaires dont on se sert habituellement pour arroser sa… pelouse. “J’avais l’habitude de descendre sur le Bloc 10. Je me souviens que leur petite ferme de pulvérisation se trouvait à l’écart de la route, à l’ouest, et peut-être à un kilomètre au nord de leur base centrale. Ils s’en servaient uniquement quand ils avaient un trop-plein d’eau de production parce que leurs bassins d’évaporation étaient tellement huileux à la surface qu’ils ne s’évaporaient plus suffisamment”, se souvient un consultant anglais officiant lui sur le Bloc 14 voisin. Une pratique courante dans la région car l’entreprise Canadian Nexen en éliminait ainsi à plus grande échelle.
Pour éliminer le trop plein, Total réinjectait également l’eau de production dans le réservoir de ses puits pour maintenir la pression. Une pratique classique dans l’industrie pétrolière mais non sans risque dans un pays où les nappes phréatiques se trouvent au-dessus des réservoirs. Les grandes aquifères du Bloc 10 et 14 sont en effet localisées dans la formation géologique appelée Mukalla. Et l’eau de production était renvoyée selon plusieurs rapports étudiés par Bon Pote dans le grès de Harshiyatn situé en dessous de la nappe d’eau douce consommée par les habitants.
“Les canalisations de réinjection traversaient donc les nappes d’eau douce. Si ces tuyaux fuient ou se corrodent, c’est toute la ressource en eau douce de l’Hadramaout qui est menacée”, suppose Sami Jawas. “Or, depuis le départ de Total, l’entreprise PetroMasila qui a pris le relais ne communique sur rien. La question cruciale est : y a-t-il eu une maintenance ou un remplacement de ces canalisations souterraines ? Nous n’avons aucune information. Si une fuite se produit aujourd’hui dans ces infrastructures héritées de Total, c’est une condamnation à mort pour les habitants de l’Hadramaout”, poursuit l’avocat.
Cité par le think tank yéménite, le Sana’a Center For Strategic Studies, l’ancien ministre du Pétrole de 2001 à 2006 déclarait avoir mis fin à cette pratique.
Sans grande certitude si une telle directive avait été respectée par les multinationales pétrolières pendant ou après son mandat. “Le risque, c’est la pollution d’une nappe phréatique…”, corrobore Lucien Dat, ancien superviseur santé, sécurité et environnement du Bloc 10 de 2006 à 2010.
Olivier, l’ancien chef du Centre de gestion des urgences sur le Bloc 10 se souvient avoir écrit lors d’un rapport : “L’entreprise privilégie la baisse de ses coûts de production et rogne sur la sécurité et la santé de ses salariés et des riverains”. “Je l’ai écrit noir sur blanc. Pendant la phase d’écriture, je me suis dit “je ne sais pas si je devrais dire ça, mais… merde”. Je me souviens que des collègues s’étaient moqués de moi en disant : “Tu écris vraiment ça dans ton rapport interne ?”. Je ne sais pas comment les choses ont été gérées après moi, mais à cette époque, la culture sécurité-santé était vraiment mauvaise”, se souvient-il.
L’homme a par la suite été congédié du fait de constantes réserves sur les pratiques de son employeur sur le Bloc 10.
Pour l’illustrer, ce dernier évoque deux pratiques problématiques contres lesquelles il dit s’être opposé. Sur le puits de Atuf, “je me rappelle que le bassin se trouvait près du bord d’une falaise. Tout débordement aurait pollué la zone en contrebas. Les séparateurs de pétrole et d’eau de production dans les tanks étaient pleins, on n’avait plus la capacité suffisante pour séparer le pétrole et l’eau. Au lieu d’arrêter le puits en attendant qu’il y ait de la place dans les séparateurs, on déversait notre production directement dans les bassins où on séparait le pétrole de l’eau”, directement à l’air libre.
Des pratiques similaires aux petites entreprises pétrolières peu scrupuleuses de certains ont réagi plusieurs ingénieurs pétroliers ayant opéré en Europe et aux États-Unis. “Mes remplaçants faisaient toujours ça dans mon dos. Parce que moi j’étais là quatre semaines, puis j’avais quatre semaines de congés”, se souvient-il. Après chacun de ses retours sur le Bloc 10, le responsable urgence fait fermer les puits pour soulager les tanks et surtout mettre fin à la séparation pétrole et eau à l’air libre. “Il utilisaient les bassins comme une extension des installations de production, ce qui était extrêmement dangereux”, conclut-il. On l’a dit, hautement volatile, le BTEX compris dans les hydrocarbures, a pu, pendant ces phases de séparation à l’air libre, être balayé vers les vallées habitées en de grande quantité par les vents. Déverser de si grandes quantités de pétrole dans les bassins aux seuls revêtements plastiques exposait également à d’importantes fuites.
Fermer les puits périodiquement au nom d’un risque sanitaire et environnemental n’était pas du goût de la chefferie de Total. Je leur disais toujours : “désolé, c’est ma responsabilité. Trouvez de meilleures solutions et on me répondait : “formulez vos inquiétudes par écrit, et nous ferons une analyse de risques pour voir comment gérer ça”. Mais ensuite… c’était toujours silence complet. J’avais vraiment l’impression qu’ils parlaient derrière mon dos. Ils essayaient de me discréditer au siège. Je pense que mon éviction se préparait déjà à ce moment-là”, se remémore celui qui est resté trois ans sur le Bloc 10.
Un autre évènement parachèvera son limogeage. Alors que les puits du Bloc 10 ne cessent de voir leur production journalière en baril de pétrole diminuer, la chefferie de Total commence à forer dans le socle profond aux pressions et températures beaucoup plus élevées et riches en gaz. “Nous sommes passés d’une exploitation à faible pression et forte teneur en eau, à des puits très dangereux, à haute pression et haute température”, relate-t-il avant de poursuivre : “Avant que je parte en vacances, certains voulaient raccorder ces nouveaux puits directement aux anciennes installations. J’ai refusé. Je leur ai dit : “Impossible sans analyse de risques. Vous ne pouvez pas connecter des équipements conçus pour de faibles pressions à tels puits !” Puis quand je suis revenu sur site, ils avaient raccordé ces puits à haute pression et haute température à nos installations qui étaient conçues pour zéro pression”. Contacté pour de plus amples explications techniques,
l’ingénieur de l’Institut français du pétrole (IFPEN) se dit choqué : “Si c’est vrai, ce sont des timbrés qui ont décidé ça. La conséquence peut être une explosion des réservoirs et causer ainsi un terrible incendie. Et en cas de présence de de Sulfure d’hydrogène (H2S), les flammes peuvent libérer carrément un nuage neurotoxique”, détaille-t-il.
L’ingénieur français explique une telle prise de risque par… un contrôle des coûts de production. “En faisant cela, Total n’avait pas à reconstruire une nouvelle installation adaptée…”, explique-t-il.
Autre pollution notoire à laquelle Olivier ne s’était pas opposé : le traitement des “déblais”. “C’est la poussière qui sort d’un trou quand tu perces un mur à la maison. Quand tu troues un sol à plusieurs centaines de mètres de profondeur, ces “déblais” finissent pas remonter. Elles sont contaminées par les hydrocarbures (et donc par le BTEX ndlr), de la radioactivité éventuelle et par le sel. De base, elles se trouvent à plusieurs centaines ou milliers de mètres sous terre, mais elles n’ont pas vocation à traîner en surface. Donc il faut les traiter”, fait remarquer l’ingénieur pétrolier de l’Institut français du pétrole.
Stéphane*, un ex-consultant hygiène, sécurité, environnement (HSE) arrivé sur le Bloc 10 en 2008 explique avoir été l’un des premiers à ce poste à être embauché, douze ans après le début de l’exploitation de la concession par Total. Malgré une première expérience dans l’industrie pétrolière, certaines pratiques le questionnent, comme le sort des déblais après leur sortie des puits.
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