La station-service de M. Landry est située à 300 mètres du pont interprovincial J.C. Van Horne, menant à Campbellton, au Nouveau-Brunswick, où l’abolition de la taxe s’est traduite par une baisse de 20 cents le litre de carburant chez la plupart des détaillants.
«On vend notre gaz au prix coûtant et on a 14 cents de différence, à l’avantage de Campbellton. Le 31 mars, on le vendait deux cents de moins qu’à une station de Campbellton où je suis allé vérifier les prix», explique Jean-François Landry, qui affiche la bannière Ultramar.
«On l’a vu venir, l’abolition de la taxe, mais on devait avoir un rabais frontalier, selon ce que la compagnie nous disait. Ce n’était pas écrit [comme engagement]. On a su vendredi [28 mars] qu’il n’y aurait pas de rabais», ajoute M. Landry. Il a 36 ans et il a acheté son commerce avec une associée en 2021.
Son prix coûtant est de 155,9 cents le litre. Jusqu’à dimanche, il vendait son essence autour de 1,60 $. Il ne sait pas combien de temps il pourra endurer l’absence de profit touchant sa principale source de revenus. Un dépanneur se juxtapose à sa station-service.
«Sur l’essence, j’avais une marge bénéficiaire de 4 cents du litre. Un produit apporte le client vers un autre. Si tu n’as pas l’essence, tu n’as pas le reste. Les gens ne viennent pas juste acheter une bouteille d’eau. On a perdu 60-70 % de la clientèle. C’est une grosse différence.»
— Jean-François Landry
Les dirigeants d’Ultramar l’ont assuré qu’ils ne pouvaient rien faire pour alléger son fardeau et qu’il devait se référer au gouvernement. Il a donc contacté le bureau de la députée de Bonaventure à l’Assemblée nationale, Catherine Blouin, afin de vérifier si le gouvernement québécois envisage des mesures pour alléger le déséquilibre créé par le gouvernement fédéral, où la campagne électorale bat son plein.
Le nouveau premier ministre canadien Mark Carney a décidé d’abolir la taxe carbone pour les particuliers juste avant le déclenchement de la campagne.
«Au bureau de Mme Blouin, on me dit que la question a été abordée au caucus ce matin [mercredi], que c’est un gros enjeu, mais qu’il n’y aura pas de décision avant l’élection du 28 avril», note Jean-François Landry.
Il espère que les élus du gouvernement de la Coalition avenir Québec et du reste de l’Assemblée nationale comprennent la précarité qui saisit des détaillants d’essence comme lui, et que 28 jours pratiquement sans profit, avec des paiements importants à faire, c’est long.
«Quand t’es à Québec, tout le monde a le même prix. La situation est différente dans les zones frontalières […] On se donne d’une à deux semaines pour évaluer la situation et après, il faudra prendre des décisions. On ne peut pas garder huit employés à ne rien vendre.»
— Jean-François Landry
Il communique régulièrement avec deux autres propriétaires de stations-service situées dans la zone frontalière gaspésienne de 20 kilomètres et bénéficiant d’un allègement de taxe depuis 1982 afin de protéger leur capacité concurrentielle vis-à-vis leurs pendants néo-brunswickois. M. Landry approuverait un allègement supplémentaire pour rendre son commerce de nouveau concurrentiel.
L’un des autres propriétaires, Claude Mill, de Matapédia, à 18 kilomètres de Pointe-à-la-Croix, n’a pas vu de différence de ventes d’essence entre le 31 mars et le 2 avril, mais il sait que ce n’est qu’une question de jours.

«Pour l’instant, la distance entre ici et Campbellton modère les déplacements, mais la différence de prix va nous affecter. Quand il y a deux cents de différence, le mot se passe et les gens vont au Nouveau-Brunswick. Il va y avoir un impact. On vend un peu de tout ici, des articles de quincaillerie en plus des pièces d’autos. Quand les gens vont aller faire leur plein à Campbellton, ils vont en profiter pour acheter d’autres choses. Ça va prendre une semaine avant que ça paraisse», croit M. Mill qui, avec son frère Richard, possède deux commerces reliés à l’auto.
Rencontré par Le Soleil à Campbellton, un détaillant néo-brunswickois tenant à garder l’anonymat, une condition imposée par sa bannière, a remarqué une nette augmentation de ses ventes de carburant depuis mardi matin.
«On est très occupé, mais ce n’est pas seulement à cause de la différence de prix avec Pointe-à-la-Croix. Notre prix est passé de 1,62 $ à 1,42 $ le litre [précisément 141,9 cents]. C’est psychologique. On vend aussi plus au monde du Nouveau-Brunswick juste parce que c’est moins cher! C’est comme quand le prix augmente de 5 cents. Le monde vient la veille. Les gens vont rouler une demi-heure pour sauver 3 $. La différence de prix ne durera peut-être pas», dit le détaillant, qui ne serait pas surpris que le contexte change après l’élection fédérale.
À Listuguj, communauté autochtone collée sur Pointe-à-la-Croix, la station-service Petro-Canada a connu une baisse des ventes depuis lundi. «Le prix est à 150,9 cents ici. Il y a un gros impact à cause de la différence de prix», note le pompiste.
En attente de l’élection
Catherine Blouin, députée de Bonaventure à l’Assemblée nationale, confirme ce qui a été dit par son personnel à Jean-François Landry. Elle précise que la question des détaillants d’essence en milieu frontalier a été portée à l’attention de la ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Christine Fréchette.
«La question est discutée. Pour l’instant, on ne veut pas se prononcer avant l’élection fédérale du 28 avril. On ne sait pas si c’est temporaire ou si c’est permanent, selon le premier ministre qui sera élu. Il y a plusieurs éléments à considérer. Ça concerne les Finances et l’Économie», aborde Catherine Blouin.
La Gaspésie n’est pas la seule région québécoise à partager sa frontière avec une province où la taxe fédérale sur le carbone a été abolie. Le Témiscouata borde aussi le Nouveau-Brunswick et la région de Gatineau, en Outaouais, jouxte l’Ontario, souligne-t-elle.
«Je le sais, que c’est long, attendre jusqu’au 28 avril, mais nous n’avons rien à annoncer. Toutes sortes de discussions sont tenues. Je comprends l’inquiétude des détaillants aux prises avec le problème», conclut Mme Blouin.
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