ENTRETIEN. Ancienne ministre de Jacques Chirac et désormais adjointe d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris, Dominique Versini, la cofondatrice du Samu social, sort un livre très personnel. Elle revient sur ses engagements et son expérience dans un gouvernement de droite.
Pénétrer dans le bureau de Dominique Versini à l’Hôtel de Ville de Paris, c’est d’abord découvrir une vue fantastique sur l’église Saint-Gervais et, de l’autre côté, une sur la Seine. Un panorama facile à obtenir : personne ne s’est battu pour ce bureau situé au 7e étage sans ascenseur, s’amuse-t-elle. La cofondatrice du Samu Social, adjointe à la mairie de Paris chargée des droits de l’enfant et de la protection de l’enfance, a publié un livre très personnel sur son histoire : « J’ai rêvé d’un monde plus juste » (Flammarion).
Née à Rabat, élevée dans la précarité par une mère célibataire, la ministre de Jacques Chirac (2002-2004) présente un parcours atypique dans le monde politique. À l’instar d’Anne Hidalgo, elle ne se représentera pas aux municipales de 2026. Entretien.
Paris Match : Vous êtes responsable de la protection de l’enfance à la mairie de Paris. Comment analysez-vous l’affaire Bétharram qui a surgi en 2025 ?
Dominique Versini : La révélation de cette affaire s’inscrit dans la lignée des constats du rapport Sauvé sur les abus sexuels dans l’Église. Le cas de Bétharram est particulièrement choquant, car il donne l’impression d’un lieu clos où les enfants sont pris en otage, victimes de violences physiques, psychologiques et sexuelles. Le plus révoltant est que des alertes avaient été lancées, notamment par une enseignante qui a été écartée et blacklistée pour avoir dénoncé des faits de violence. J’espère que justice sera faite.
Il y a une prise de conscience dans l’opinion publique que ce n’est pas seulement une éducation à la dure…
Il faut être extrêmement vigilant quant aux lieux qui accueillent des enfants, particulièrement les internats, et les sensibiliser à leurs droits fondamentaux. C’est mon combat, en tant qu’ancienne défenseure des enfants. À la Ville de Paris, j’ai mis en place une mission des droits de l’enfant qui intervient dans les établissements scolaires pour sensibiliser les enfants à leurs droits, notamment celui de ne pas subir de violences. Nous leur communiquons les numéros utiles, comme le 119. Malheureusement, nous n’avons pas encore accès aux établissements privés. Nous constatons une prise de conscience et une volonté de formation au sein de l’Église catholique. Il faut parler et mettre en place des politiques publiques pour protéger les enfants.
Justement, quelles seraient les grandes mesures concrètes à mettre en place ?
Je mettrais en place de grandes campagnes de communication sur les droits des enfants envers les professionnels, les parents et les enfants eux-mêmes. Avec la mission des droits de l’enfant, nous allons former les futurs enseignants à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation de Paris (INSPE). Nous allons signer une convention pour que toutes les promotions d’enseignants soient sensibilisées à cette question, afin qu’ils puissent en parler aux élèves quand ils seront dans leurs fonctions et leur donner systématiquement les numéros et adresses utiles.
Donc l’État doit reprendre un peu la main sur les établissements privés…
Oui, l’intérêt général des enfants doit primer. On ne peut pas les laisser courir des dangers qui impacteront toute leur vie.
On ne laisse pas des bébés à la rue !
Vous avez participé à la création du Samu social. Quel est l’état du pays ? Le candidat Macron avait promis qu’il n’y aurait plus personne dans la rue…
C’est une belle promesse, mais il faut s’en donner les moyens. En réalité, au contraire, depuis 2017, il y a encore plus de familles avec des enfants à la rue. La question est : qui sont ces familles ? Les familles qui sont à la rue sont des familles migrantes arrivées en France pour demander l’asile et trouver un monde meilleur. Mais aujourd’hui, le Samu social laisse chaque nuit des familles avec des enfants à la rue, d’autant plus que l’État donne comme consigne au Samu social de ne prendre des familles que si elles ont un enfant de moins de trois mois et les femmes enceintes lorsqu’elles sont dans leur huitième mois de grossesse. On constate un recul extrêmement important sur nos valeurs par rapport à l’idéal que nous avions avec le docteur Xavier Emmanuelli lorsque nous avons fondé le Samu social en 1993. On ne laisse pas des bébés à la rue ! Il y a des enfants qui sont scolarisés dans des écoles et qui dorment le soir à la rue ou que le Samu Social envoie à l’autre bout de l’Île-de-France. C’est une situation très grave. Pour autant, on ne peut pas dire que l’État ne fasse rien. L’État a ouvert beaucoup de places d’hébergement d’urgence. La Ville aussi. Mais il n’y en a jamais assez. C’est surtout parce que la plupart des personnes hébergées sont en situation irrégulière et ne peuvent donc pas avoir accès à un logement social. Et donc très peu sortent de ce dispositif d’urgence. Les études montrent les conséquences graves sur la santé des enfants.
Que faire ?
À mon sens, il faut oser régulariser les personnes en situation irrégulière, à commencer par les familles. Même Nicolas Sarkozy l’a fait, quand j’étais défenseure des enfants, de 2006 à 2011, pour les familles avec enfants nés en France, ce qui a permis aux gens de ne plus avoir besoin de l’accueil d’urgence et de pouvoir travailler et se loger. Aujourd’hui, on constate que la circulaire Valls de 2012 qui permettait de régulariser les familles avec enfants scolarisés a été supprimée par le ministre de l’Intérieur. C’est inhumain !
Vous sentez bien qu’aujourd’hui, tenir ce discours, c’est très compliqué dans la France actuelle…
Oui, mais moi, j’assume d’être fidèle à mes valeurs. C’est bien pour ça d’ailleurs que je n’ai jamais été encartée politiquement, ce qui me laisse ma liberté de parole. Je constate que beaucoup de choses ont été faites depuis 30 ans, mais uniquement sur l’hébergement d’urgence en veillant à toujours mettre les familles à l’abri. Jusqu’à ces dernières années, il n’y avait aucune famille qui dormait à la rue avec des enfants. Cet hiver 2024/2025 a été terrible. Chaque nuit, près de 200 à 300 personnes en famille avec des enfants dorment dans la rue faute de places disponibles au 115. Et s’il n’y avait pas les associations comme Utopia56 et tous les Parisiens et les Franciliens qui accueillent des gens chez eux, il y en aurait beaucoup plus à la rue. J’estime que l’État n’a pas la volonté de mettre toutes ces familles à l’abri. Bien sûr, je ne dis pas qu’il faut régulariser tout le monde, mais je ne comprends pas pourquoi la circulaire Valls qui permettait de régulariser les familles qui étaient en France depuis un certain nombre d’années et dont les enfants étaient scolarisés a été abrogée.
Sauf que la régularisation peut créer un appel d’air.
L’appel d’air, c’est une idée reçue qui ne repose pas sur des études empiriques. C’est surtout un argument pour justifier des conditions indignes, voire inhumaines pour les migrants. Ce n’est pas en maltraitant les migrants et en laissant les bébés à la rue qu’on traite la question migratoire. D’ailleurs, c’est, au bout du compte, un échec. Je vous renvoie à l’article qu’a écrit dans l’Express Jean-Denis Combrexelle, ancien président de la section du contentieux du Conseil d’État. Il y explique que depuis 40 ans, il y a un texte sur l’immigration chaque année par peur du FN devenu RN, et qu’à la longue, il y en a tellement que l’administration ne sait plus les appliquer. D’ailleurs, seulement 6 % des OQTF sont exécutées. Les textes tuent les textes. Chaque ministre de l’Intérieur veut faire sa loi. L’actuel ministre de l’Intérieur veut encore faire une nouvelle loi encore plus restrictive, alors que celle votée par son prédécesseur n’a pas encore été totalement appliquée. Ce n’est pas ainsi que l’on traite la question des migrations, mais en luttant contre la misère et le changement climatique.
Au gouvernement, je ne me suis pas fait que des amis même si Chirac m’a toujours soutenue
La première personne que vous remerciez dans votre livre, c’est Jacques Chirac. Pourquoi ?
En 1993, nous avons créé avec Xavier Emmanuelli le Samu social, grâce à Jacques Chirac, qui était maire de Paris. Il a adhéré au projet, il l’a mis en place. Et s’il n’avait pas eu ce geste politique d’inscrire le Samu social dans la vie en France, le Samu social n’existerait pas et on serait encore à l’époque des œuvres caritatives. Or le Samu social a permis de mettre en place un dispositif professionnel pour aller vers les gens en situation de rue et les ramener vers les institutions sociales et de santé. Certes, aujourd’hui, le Samu social est débordé, mais ce n’est pas de son fait.
Dominique Versini et Jacques Chirac.
WITT/SIPA
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© WITT/SIPA
C’est donc pour lui que vous avez accepté de faire partie du gouvernement en 2002 au poste de secrétaire d’État chargée de la lutte contre la précarité et l’exclusion ?
C’est vrai que ça a été une proposition à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Et quand j’ai demandé à Jean-Pierre Raffarin, qui était Premier ministre, « Qu’est-ce que vous attendez de moi ? », il m’a dit : « Que vous développiez le Samu social, comme vous le faites actuellement à Paris ». Je me suis dit que c’était quelque chose que je pourrais faire. Mais j’étais quand même une secrétaire d’État de la société civile, avec toutes les qualités et tous les défauts des gens de la société civile.
Quels étaient-ils ?
Les qualités, c’était ma détermination à remplir ma mission, quoi qu’il en coûte pour mon devenir. Si je n’ai plus été secrétaire d’État au bout de deux ans, c’est parce que je m’étais opposée à mon ministre de tutelle, qui était François Fillon, qui voulait réduire déjà l’aide médicale d’État. Je trouvais que c’était une idée absurde et contre-productive. D’ailleurs, vous voyez, c’est encore un sujet qui revient. Dès qu’il y a un petit creux, quelqu’un parle de l’aide médicale d’État. Et deuxièmement, je m’étais heurtée à Nicolas Sarkozy. À force, je ne me suis pas fait que des amis même si Chirac m’a toujours soutenue. Mais ce fut quand même une grande expérience d’être dans un gouvernement, au service de mes valeurs humanistes et de l’intérêt général.

Dominique Versini avec Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie en mai 2002.
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Peut-on vraiment agir quand on est au gouvernement ? Vous avez créé le Samu social sans être dans le sérail politique ?
Le Samu social, c’est l’idée de Xavier Emmanuelli, qui n’était pas un politique non plus, c’était un homme de l’humanitaire. Mais quand vous avez une idée, aussi géniale soit-elle, si elle n’est pas soutenue par le politique, s’il n’y a pas un minimum de budget qui est dégagé pour cela, vous n’y arrivez pas. Chirac a tout fait pour inscrire le Samu social dans le paysage français, il y a parfaitement réussi. Dans une grande collectivité comme Paris, évidemment, on a beaucoup de possibilités d’agir. Le mandat d’élu local est le mandat le plus passionnant, surtout dans une ville comme Paris qui est très engagée, elle l’était déjà du temps de Jacques Chirac, et elle l’est encore beaucoup plus aujourd’hui avec Anne Hidalgo qui a choisi en 2014 de faire de la lutte contre l’exclusion la grande cause de la mandature, bien que ce ne soit pas une compétence de la ville, ni du département.
Pourquoi avoir décidé d’écrire ce livre qui est très personnel ?
Je me suis toujours demandé pourquoi j’étais autant engagée, autant acharnée à défendre la cause des plus vulnérables, des plus exclus, des exilés. Ma mère était fille-mère, comme on disait à l’époque, elle a eu beaucoup de difficultés, mais elle m’a poussée à faire des études, qui m’ont permis de faire ce que je voulais dans la vie. Ce qu’on vit dans l’enfance reste très profondément ancré en soi. La précarité de ma mère, l’exil lorsque nous sommes arrivés en France comme Françaises rapatriées du Maroc, et le fait que nous nous sommes retrouvées sans logement, tout cela a semé en moi des graines de révolte et la volonté d’agir pour améliorer la vie des plus vulnérables. Parce que je sais qu’on ne doit pas laisser des gens à la rue. Je le sais pour avoir vécu l’angoisse de ne pas avoir de logement. Et je reçois tous les jours, tous les matins, des courriers, des mails, ce matin même, une maman qui me dit : « Je suis seule avec des jumeaux ». Comment vais-je pouvoir l’aider ? Il n’y a pas suffisamment de logements accessibles.
Vous avez réussi à pardonner à votre mère ses accès de violence ?
À la fin du livre. Oui, parce que, d’abord, le livre a permis de faire la part de tout. Évidemment, toute son énergie, tout ce qu’elle a déployé pour moi, sa volonté, son ambition pour moi. Et l’immense injustice dans laquelle elle a vécu, comme femme, comme femme seule, comme femme divorcée mise au ban de la société. Elle incarnait absolument les femmes dominées par un monde patriarcal. Et mon seul reproche, c’est le fait d’avoir utilisé de la violence à mon égard. La violence, la violence « éducative », tous les gens de ma génération l’ont connue, et je constate que tous les enfants dont j’ai la charge à l’aide sociale à l’enfance la subissent. La violence n’est pas une bonne méthode d’éducation. La violence, c’est quelque chose qui fait du mal, qui est inutile et qui n’éduque pas mieux les enfants.
La bataille de Paris aura lieu l’an prochain. Anne Hidalgo n’ira pas. Avez-vous choisi entre Rémi Féraud et Emmanuel Grégoire ?
Je suis élue du dixième arrondissement, dont Rémi Féraud est l’ancien maire. C’est quelqu’un qui a toujours été d’une grande droiture. Je choisis d’être à ses côtés pour toutes les qualités que je lui connais depuis de nombreuses années.
N’y a-t-il pas un risque de division et d’offrir la ville à la droite ?
Je ne crois pas, mais je pense que ce ne serait pas une bonne idée que la ville bascule, parce que la gauche a fait des avancées énormes, tant sur le champ des solidarités, qui est celui que je connais le mieux, que sur le champ du climat. Ce que j’entends au Conseil de Paris, sur les bancs de la droite, je ne trouve pas que ce soit très brillant. En tout cas, je me battrais pour que la gauche se maintienne. Parce que, comme l’avait dit Jacques Chirac : « Dominique, vous êtes de gauche, et croyez-moi, je m’y connais. »

« J’ai rêvé d’un monde plus juste », de Dominique Versini, Flammarion, 310 pages, 21 euros
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