C’est une scène que l’on dirait tout droit sortie d’un film de gangsters que les habitants de Kiroti, un quartier populaire de Conakry, ont vécu ce 19 février. Ce jour-là, vers 4 heures du matin, des individus encagoulés mais facilement reconnaissables à leurs uniformes de soldat et à leur armement lourd font irruption dans une maison et tendent une photo aux résidents : « Dites-nous où habite cet individu, nous vous abattons tous, sinon ! » Il s’appelle Abdoul Sacko, cet individu. C’est le président du Forum des Forces Sociales, c’est surtout un critique acerbe contre le processus plus que tordu de la transition en cours. Ce n’est pas la première fois que Sacko est dans le collimateur. Ses propos contre la violation de la charte de la transition et ses appels sans cesse répétés à un retour rapide à l’ordre constitutionnel lui ont déjà valu de nombreuses menaces et mises en garde.
Ayant obtenu ce qu’ils voulaient, les assaillants se rendent donc à la bonne adresse et tentent en vain d’en défoncer le portail. Finalement, c’est en perçant un trou dans le plafond de la terrasse extérieure qu’ils parviennent à s’introduire et à atteindre le salon. Ils projettent la mère de M. Sacko contre la porte de la cuisine, bousculent son épouse. Lui, ils le giflent, le maintiennent au sol pour lui lier solidement les mains au dos tout en proférant des injures et des menaces. Puis ils le jettent dans un pick-up et s’en vont sans oublier d’emporter les téléphones portables.
Une arrestation brutale
Bien plus tard, dans la nuit, des paysans découvrent un homme torturé et abandonné dans un champ à un jet de pierres du Camp militaire numéro 66, dans la préfecture de Forécariah, à 80 km de Conakry. Cet homme, c’est Abdoul Sacko, qui, certes, se trouve dans un état critique, mais qui est vivant, bel et bien vivant.
Pour sa famille, pour ses amis, pour tous les démocrates guinéens, c’est peu dire que c’est une bonne nouvelle : c’est un miracle, un véritable miracle ! En général, les disparus de Mamadi Doumbouya ne réapparaissent jamais. On ne sait toujours rien de Foniké Mengué et de Billo Bah, disparus depuis le 17 juillet dernier. Vivent-ils encore ou sont-ils déjà morts ? Nul ne le sait. Non seulement Mamadi Doumbouya est resté sourd aux appels de la communauté internationale en faveur des deux célèbres activistes de la société civile, mais son courroux continue de s’abattre sur tous ceux qui voient d’un mauvais œil son intention de se porter candidat à la prochaine présidentielle, malgré l’interdiction formelle que lui en fait la Charte de la transition.Une répression qui s’intensifie
Il est facile à dresser, le bilan des trois ans et demi de pouvoir de cet homme qui avait promis monts et merveilles aux Guinéens : une longue liste de morts et de disparus, une liste qui, décidément, n’est pas près de se refermer, à voir les tristes événements qui viennent de se produire à Kiroti. Après Foniké Mengué et Billo Bah, Saadou Nimaga, ancien secrétaire général du ministère des Mines, disparu le 17 octobre et dont on est toujours sans nouvelles à ce jour. Après Saadou Nimaga, Habib Marouane Camara, le directeur du périodique Le Révélateur, disparu le 3 décembre et dont nul n’a plus jamais entendu parler. Après Aliou Bah. Après Abdoul Sacko, à qui le tour ?
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Les Guinéens, qui en ont vu d’autres, savent ce qu’il leur reste à faire s’ils ne veulent pas que la terreur règne de nouveau dans les rues de leur pays comme au temps de Sékou Touré. Ils doivent se dire qu’ils en ont suffisamment soupé avec ce sanguinaire-là pour se tourner les pouces pendant que, de toute évidence, il se construit un nouveau Camp Boiro.
* 1986, Grand Prix littéraire d’Afrique noire ex aequo pour « Les Écailles du ciel » ; 2008, Prix Renaudot pour « Le Roi de Kahel » ; 2012, Prix Erckmann-Chatrian et Grand Prix du roman métis pour « Le Terroriste noir » ; 2013, Grand Prix Palatine et Prix Ahmadou-Kourouma pour « Le Terroriste noir » ; 2017, Grand Prix de la francophonie pour l’ensemble de son œuvre.
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