“J’ai tout laissé tout pour me consacrer à la production de la fraise”

Un îlot de fraîcheur pendant que la capitale suffoque sous le coup de la canicule. Au barrage de Boulmiougou [dans l’agglomération de Ouagadougou], un microclimat couvre la vaste étendue réservée au jardinage. Le périmètre grouille déjà de monde. Il n’est même pas encore 7 heures, mais on se croirait dans un marché.

Aminata Sampébré, qui est sur place depuis 6 heures, a déjà fini d’arroser ses différentes planches. Elle est maintenant dans le périmètre de ses fraisiers qu’elle scrute avec délicatesse. Par ses gestes, ce sont dix ans d’expérience dans cette culture qui s’expriment. Aminata rajuste la paille posée aux pieds des plantes herbacées, vérifie l’état de mûrissement des petites boules encore mi-rouges, mi-vertes. “Vraiment, le sol est favorable à la culture de la fraise, ici”, dit-elle, comme si elle présageait une bonne récolte.

À côté d’elle, les autres jardiniers sont occupés au désherbage, à l’arrosage ou à la récolte de fraises. Accroupi sur un pagne étalé à même le sol, sous un arbre, Noufou Ouédraogo trie les fruits que lui ramènent trois femmes. Les grosses fraises sont soigneusement déposées sur le plat, pendant que les plus petites sont laissées sur le pagne. Il faut faire vite avant que le soleil ne darde ses brûlants rayons, principal ennemi de la fraise, une fois récoltée. “La fraise n’aime pas les hautes températures. Voyez comment ça commence à pourrir”, nous lance-t-il.

Trois mille tonnes par an

Depuis 2012, Noufou est installé aux abords du barrage de Boulmiougou pour s’essayer à la culture de la fraise. Avant cela, il était chauffeur dans une société de la place. “Je partais au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Togo. Mais j’ai laissé tout cela pour me consacrer à la production de la fraise. Non seulement ça me plaît, mais il y a beaucoup de bénéfices dans cette activité”, reconnaît le jeune homme.

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Profitant d’un retour de voyage, pendant que le véhicule est au garage pour une remise en forme, Noufou saute le pas. Il laisse le volant du véhicule pour s’emparer de la bêche et de la pioche des jardins. “Je suis venu voir mes grands frères qui travaillaient et je les ai aidés. Et j’ai dit à mon patron que j’avais planté des fraises ici et que je n’allais pas pouvoir continuer avec lui. Quand j’ai véritablement commencé, je me suis rendu compte que j’avais raison”, ajoute le fraisiculteur, sans l’once d’un regret.

Et comment peut-il regretter quand, après avoir investi 500 000 francs CFA [environ 760 euros] dans la culture de la fraise, il en récolte 2 000 000 [plus de 3 000 euros] ou plus par bonne saison ? Les saisons les moins bonnes pouvant lui rapporter 800 000 [1 200 euros] ou 700 000 francs CFA [1 060 euros]. La fraise est donc un pot de roses pour Noufou Ouédraogo depuis 2012.

Au Burkina, et selon les statistiques du Programme d’appui à la promotion de l’entrepreneuriat agricole (Papea) de 2020, la superficie consacrée à la culture de la fraise est d’environ 58 hectares, avec une production de près de 3 000 tonnes l’an. Le pays est le premier producteur et exportateur de fraises en Afrique de l’Ouest, après le Maroc, la Tunisie et le Kenya.

La hantise du manque d’eau

Marcel Tapsoba est le secrétaire général de la coopérative Namalgb-Zanga, qui regroupe une bonne partie des producteurs de fraises de Boulmiougou. Il est dans le domaine depuis 2005. Selon lui, la culture de la fraise est florissante et lucrative parce que les devanciers ont bataillé pour valoriser les fruits de leur labeur. “On ne bazarde plus nos productions comme avant aux femmes du grand marché. La coopérative a révolutionné la culture de la fraise au niveau de Boulmiougou”, se réjouit Marcel. Entre autres, les productions ne se vendent plus par boîte comme il y a quelques années, mais plutôt au kilo. À partir de 1 500 [francs CFA] le kilo [soit 2,29 euros].

Assise à même le sol avec sa bascule, Odette Kabré, qui vient de terminer sa récolte, pèse sa production pour la céder aux revendeuses. Depuis dix-huit ans qu’elle dit être productrice de fraises, sa hantise est la même chaque année. Quand la saison commence en octobre, le barrage est encore rempli d’eau et tout va au mieux. Mais, à partir de la mi-mars, l’étau se resserre sur elle et les autres. “Le véritable problème, c’est l’eau. À cause du manque d’eau, nous allons cesser toute activité d’ici là. Le barrage est sec”, soupire la mamie.

“Il n’y a pas assez d’eau. Vous voyez, c’est la deuxième production, mais ça va coïncider avec la fin de l’eau dans le barrage”, renchérit de son côté Aminata Sampébré. Elle et ses camarades plaident pour le curage du barrage ensablé.

La saison de production commence en octobre pour de premières récoltes attendues en janvier. En plus de l’assèchement du barrage que craignent les fraisiculteurs, il y a aussi et surtout le caractère périssable du produit. Les producteurs n’ont pas encore la capacité de conserver le précieux fruit.

C’est avec regret et impuissance qu’ils vivent les périodes de braderies, après des mois d’efforts, juste pour éviter que les fruits ne pourrissent. Alors, avec ses partenaires, la coopérative Namalgb-Zanga explore des solutions. “Nous envisageons des chambres froides, des unités de transformation. Il faut former les femmes pour qu’elles puissent transformer les fraises en confiture, en jus, pourquoi pas en biscuits comme en Europe”, esquisse le secrétaire général Marcel Tapsoba.

En attendant la concrétisation de ces projets, Aminata Sakandé vient de s’approvisionner. L’assiette remplie de fraises déposée sur sa tête, elle enfourche son vélo, les deux mains sur le guidon. Entre les planches, elle se faufile, direction la ville pour écouler ses fraises, le plus rapidement possible.

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