La France soutient le développement rapide d’une filière nationale de drones MALE

Dans le cadre d’une nouvelle méthode visant à accélérer le développement et l’acquisition de capacités militaires, le ministère des Armées lance un nouveau projet de drones aériens de type MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) qui doit aboutir aux premiers vols de démonstrateurs dès 2026 et, si les résultats sont concluants, à des commandes dès l’année suivante. Cette action, qui vise à fortifier la filière française des drones aériens, avec des capacités de surveillance, de renseignement et d’attaque, intéresse toutes les forces armées, y compris la Marine nationale.

Le ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, s’est rendu le jeudi 27 février à Blois (Loir-et-Cher), sur le site du droniste français Turgis Gaillard, qui a notamment entrepris de développer des munitions téléopérées (MTO) à longue portée, une capacité jugée cruciale par les militaires français. Mais l’entreprise française a aussi débuté le 14 février les essais de roulage du prototype de l’AAROK, un engin de type MALE dont le premier vol (piloté) est prévu au mois de mai. Issu d’une initiative privée, celle de Turgis Gaillard qui a entièrement autofinancé ce projet 100% français lancé il y a deux ans selement, cet aéronef de 14 mètres de long, pour 22 mètres d’envergure affiche une masse maximale de 5.5 tonnes. Il est doté d’un turbopropulseur de 1200 cv et pourra voler durant 24 heures avec une vitesse de croisière de 250 nœuds. Il sera équipé de différents capteurs, dont un radar de surveillance et un système optronique, tout en pouvant emporter de l’armement. L’AAROK, au-delà des opérations aéroterrestres est également proposé dans une version maritime, en particulier pour des missions de surveillance. 

Rattraper le retard et développer des solutions souveraines 

Cet engin fait partie des systèmes proposés au ministère des Armées dans le cadre de sa nouvelle démarche visant à changer de méthode dans les affaires capacitaires. Objectif : faire émerger très rapidement une filière drones souveraine, en particulier sur le segment des MALE. « En 2022 on était dans une situation en matière de drones particulièrement compliquée, principalement héritée des choix des années 2010 où nous avions d’une certaine manière concédé un certain nombre de dépendances technologiques, et cela en particulier sur le segment des drones lourds. Parallèlement, il y a eu cette révolution des petits drones, face à laquelle il y’a eu une sorte, on peut dire, de sidération. Certains ont même parlé d’ubérisation de l’artillerie en Ukraine et, en effet, l’emploi de ces petits drones dans cette guerre est un véritable game changer par rapport aux conflits précédents, tant pour de la reconnaissance que de l’observation tactique ou des systèmes d’armes létaux. Donc on a fait le constat, dès 2022, d’un vrai besoin de rattraper notre retard et de développer une filière nationale solide », explique-t-on dans l’entourage de Sébastien Lecornu. 

Des moyens financiers et une nouvelle approche pour aller plus vite

Ce constat fait, il convenait de trouver concrètement le moyen d’y parvenir. D’abord avec des moyens financiers, quelques 5 milliards d’euros étant consacrés, dans l’actuelle loi de programmation militaire (2024-2030), aux engins robotisés. Mais aussi la nécessité, dans un domaine où les besoins sont urgents, les évolutions technologiques très rapides et les innovations souvent issues du secteur civil, bien plus agile, de mettre en place une nouvelle méthode. Une approche permettant de s’affranchir de la lourdeur, de la complexité et du caractère souvent jugé interminable des programmes militaires traditionnels. Après les conflits en Libye et en Arménie, où l’emploi de drones avait déjà démontré une rupture opérationnelle, la guerre en Ukraine a servi d’électrochoc. En particulier quand les troupes de Kiev, en bricolant des drones civils sur étagère, ont infligé de lourdes pertes à l’armée russe. Ce qui a stupéfié le monde de la défense, sans doute trop concentré sur des solutions souvent très complexes et technologiquement pointues, coûteuses et bien trop longues à voir le jour. Alors, le ministère des Armées a décidé de bousculer les vieilles habitudes. 

Des MALE « bas du spectre » complémentaires à l’Eurodrone, au Patroller et au Reaper

Début 2024, une demande d’information a été formulée auprès des différents acteurs français du secteur, qui ont déjà des produits en cours de développement, sans pour autant disposer encore d’un appareil prêt à l’emploi. Avec une demande : faire voler en 2026 un démonstrateur de drone MALE dit « bas du spectre », c’est-à-dire un engin moins complexe par exemple que l’Eurodrone d’Airbus, qui n’est absolument pas remis en cause par ce projet, souligne-t-on d’ailleurs au ministère : « C’est complémentaire à l’Eurodrone qui est développé aujourd’hui dans le cadre d’un projet européen et c’est pour cela que l’on parle de MALE bas du spectre puisque leur masse, leur envergure, leur capacité à emporter des charges militaires seront bien inférieures à celles de l’Eurodrone ». Il ne s’agit pas non plus d’une « solution de substitution » au Patroller produit par Safran dans le cadre du programme SDT (système de drone tactique) de l’armée de Terre. Quant aux MQ-9 Reaper américains de l’armée de l’Air, ils ne sont pas non plus concernés puisqu’appelés à voler « largement post-2030 ». A côté de leurs grands programmes, les militaires veulent en fait savoir ce que valent d’autres solutions, notamment civiles, tant sur le plan technique que budgétaire : « Il est temps de faire émerger des solutions et de juger sur pièce, voir l’endurance, le prix et les emports, puisque c’est sans doute le plus important, opérationnellement parlant ». 

Des délais record

A l’issue de la demande d’information, le ministère a reçu différentes réponses, provenant d’acteurs bien connus ou identifiés, mais pas seulement. « On a reçu des copies d’industriels dont on n’avait pas connaissance des technologies. Il y a en réalité toute une flore d’acteurs qui se disent capables, le but de l’exercice étant de faire matcher l’offre avec les besoins opérationnels ». Dans cette perspective, à l’occasion du salon Eurosatory, en juin dernier, un pacte drones a été signé avec les acteurs de la filière en vue de développer le dialogue avec les industriels, en particulier les sociétés qui, jusqu’ici, n’avaient pas leurs entrées au ministère. Parallèlement à ce dialogue, la Direction Générale de l’Armement (DGA) a été priée de simplifier les procédures pour permettre de développer très rapidement une capacité nationale de drone MALE. Et quand on parle de « rapidement », c’est à l’échelle du ministère des Armées l’équivalent de la vitesse lumière puisque l’objectif fixé est d’avoir des démonstrateurs en vol dès 2026. « C’est vraiment très rapide, on peut même parler de temps record », souligne-t-on à l’Hôtel de Brienne, où l’on fait la comparaison, même si ce projet est plus lourd et complexe, avec l’Eurodrone : « Il faut se rendre compte qu’on a sollicité un certain nombre d’acteurs qui n’étaient pas forcément connus du ministère, pour développer en un temps record, en quelques années, on peut dire entre 2 à 3 ans, une solution MALE, alors que souvenons-nous, les débuts des discussions sur le projet européen Eurodrone ont débuté dès 2013 pour un début du programme en 2022. Donc effectivement là, on se rend compte que par cette nouvelle méthode, on arrive quand même drastiquement à accélérer ».

Des engins déjà en cours de développement

Contrairement à l’Eurdrone, parti d’une feuille blanche, la démarche pour le MALE « bas du spectre » suppose que les entreprises qui se positionnent, à l’image de Turgis Gaillard, sont déjà bien avancées dans le développement de leurs solutions. Celles-ci ne sont donc pas financées dans le cadre d’un programme d’armement classique mais seront soutenues par des subventions pour répondre aux besoins militaires exprimés. « Plusieurs acteurs se sont positionnés, dont des petits. Cette méthode va permettre de stimuler l’innovation en proposant des subventions à plusieurs acteurs. Il ne s’agit pas de payer le développement mais d’accompagner les investissements des entreprises. C’est donc d’abord à elles de trouver le chemin pour répondre à la demande ». Les premières conventions de subventions doivent être signées en juin prochain, à l’occasion du salon aéronautique du Bourget. Une enveloppe d’une dizaine de millions d’euros, en crédits de paiement, est prévue à cet effet dans le budget 2025 du ministère des Armées. Fait intéressant, cet argent était prévu à l’origine pour l’Eurodrone mais, comme ce programme est en retard, les premières livraisons ayant été repoussées à 2031, « on récupère sur les provisions qui étaient prévues et on les réinjecte dans un projet qui va permettre de développer d’autres solutions, complémentaires et souveraines, de drones MALE ». 

La DGA devrait sélectionner cinq à dix acteurs

Les réponses des industriels sont en cours d’instruction par la DGA, chargée de sélectionner les projets sur le « sérieux de leur copie » et ceux qu’elle juge comme les plus « viables ». Les lauréats seront autorisés à participer et recevront dans ce cadre une subvention. Le ministère des Armées prévoit que « potentiellement cinq à dix acteurs » seront sélectionnés (les noms des candidats potentiels, en dehors de Turgis Gaillard où s’est rendu le ministre, n’étant pas donnés), ce qui signifie que la subvention accordée à chacun devrait être de l’ordre d’1 à 2 millions d’euros. Les industriels retenus auront entre 12 et 18 mois pour faire voler un démonstrateur au cours de l’année 2026. Le respect du calendrier fixé est d’’ailleurs présenté comme fondamental, ne pas s’y tenir allant être a priori éliminatoire : « Ceux qui ne passeront pas ce jalon ne seront pas sélectionnés pour la suite. On discutera avec ceux qui restent, notre ambition étant une livraison des premiers systèmes (retenus) en 2027 ». 

Pour gagner du temps, les démonstrateurs seront certifiables mais pas encore certifiés

Concernant la simplification du processus, un gain de temps considérable est obtenu avec le choix de demander aux industriels des drones « certifiables mais pas encore certifiés » par la DGA et la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC). Ils pourront donc voler, mais seulement dans un espace donné.  « Les vols de ces drones seront soumis à des exigences très simplifiées. Avec cette nouvelle méthode, on arrive à réduire drastiquement les délais de développement. A l’issue des vols de démonstration en 2026, nous envisageons des acquisitions à partir de 2027, sachant qu’elles pourront être effectuées auprès de différents fournisseurs ».  Les modèles retenus, ainsi que les quantités souhaitées, feront l’objet d’un travail de cohérence capacitaire globale tenant compte des autres capacités de drones aériens en service ou attendues. La décision sera donc prise au moment de la préparation de la ou les commandes.

« Les trois armées trouveraient une utilité à ce type de drones »

Mais à quelles forces vont être destinés ces nouveaux drones MALE ? « Concrètement, les trois armées trouveraient une utilité à ce type de drones ». Interrogé par Mer et Marine sur la possibilité, par exemple, d’employer un engin comme l’AAROK pour des opérations maritimes, l’entourage de Sébastien Lecornu répond par l’affirmative : « S’agissant de la possibilité d’utiliser le drone MALE AAROK dans des missions de surveillance maritime, bref, au-dessus de l’eau, ce sera en fonction des charges utiles qui seront disponibles sur ce drone. En l’état actuel des choses, en plus des missions traditionnelles d’ISR et d’appui-feu, sur lesquelles on est déjà rassurés, les missions de surveillance maritime sont parfaitement envisageables ».

Les réflexions de la Marine nationale sur les MALE

Pour mémoire, la Marine nationale réfléchit à l’acquisition de drones MALE et d’autres capacités ou services (comme des pseudolites évoluant à très haute altitude) dans le cadre de l’incrément 2 du programme AVSIMAR de renouvellement de ses moyens de surveillance maritime. Le premier volet porte sur la livraison par Dassault Aviation, à partir de 2026, de douze nouveaux avions de surveillance maritime Falcon 2000 Albatros. Des appareils qui remplaceront les huit actuels Falcon 50 et cinq Falcon 200 Gardian de l’aéronautique navale. L’Eurodrone, qu’Airbus présente comme étant capable de réaliser des missions de surveillance maritime, est notamment envisagé, mais d’autres options ou moyens complémentaires sont donc possibles. 

A terme, les marins veulent aussi pouvoir déployer des drones aériens à partir du porte-avions de nouvelle génération (PA-NG) voire de leurs trois porte-hélicoptères amphibies (PHA) du type Mistral. Le drone de combat furtif (UCAV) qui sera développé par Dassault avec le standard F5 du Rafale en fera partie pour le successeur du Charles de Gaulle, mais ce bâtiment devra aussi pouvoir mettre en œuvre des MALE pour étendre les capacités de surveillance et de combat autour du groupe aéronaval. Des engins de ce type pourraient aussi évoluer sur les PHA, qui sont par exemple techniquement aptes, selon le groupe américain General Atomics, à recevoir la version navalisée du MQ-9B. Cela, alors que les Turcs ont déjà entrepris d’intégrer leurs drones aériens Bayraktar sur le bâtiment de projection Anadolu. 

Recherche de synergies avec l’industrie automobile 

Enfin, point intéressant, le développement de cette nouvelle filière française de drones aériens pourrait aussi impliquer d’autres industries, comme l’automobile.  Car certains modèles nécessiteront une production en grandes séries : « La démarche et la recherche de synergie entre la capacité à produire des drones et les process de l’industrie civile et en particulier de l’automobile, c’est un sujet tout à fait pertinent. Ceci d’ailleurs sous deux aspects, à la fois sur l’aspect production de masse : les recettes de cette production de masse dans l’automobile pourraient être réutilisées dans le cas de la production de drones. Et ça, ça aura un effet très important sur les coûts. Donc on est en train d’imaginer des synergies. Turgis Gaillard est précisément en train d’essayer de s’inspirer des process de l’industrie automobile pour développer le projet de développement d’une MTO longue portée. Mais pour l’instant, il n’y a rien qui est encore formalisé ». Et les synergies avec l’automobile pourraient aussi, dit-on à l’Hôtel de Brienne, concerner certains équipements et autres composants : « Pour être honnête, on pourrait imaginer dans un drone de mettre des moteurs diesel ; en termes de matériaux, il y a des choses à faire ; en termes de soudure ; en termes de collage… Il y a un certain nombre de process et de sous-composants qui sont déjà utilisés dans notre industrie automobile et qui pourraient bénéficier à la production en masse de drones ». 

 © Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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