- Enfin, la phase d’adaptation, lorsque l’État cherche à pérenniser un équilibre dont la solidité est continuellement mise à l’épreuve.
La République démocratique du Congo constitue en ce sens le premier maillon de cette réflexion.
CUBITA et la notion d’États pivots
République Démocratique du Congo, Ukraine, Brésil, Indonésie, Turquie et Australie : tous sont des pays qui « par leur taille et leur ressource, mais également par les carences et les défis qu’ils rencontrent, occupent la place ambiguë d’État pivot », nous explique Sébastien Abis.
« Si ces États parvenaient à s’engager vers un développement durable — ou, au contraire, sombraient dans l’instabilité — les conséquences dépasseraient largement leurs frontières, avec des répercussions régionales, puis mondiales », assure-t-il
Kinshasa a le potentiel, mais ne l’exploite pas encore
« Avec des estimations sérieuses de 80 millions d’hectares de terres arables, dont seulement 10 % sont exploitées, la RDC s’impose de fait comme un acteur du futur », affirme Sébastien Abis. « C’est un pays au potentiel inexploité ». Kinshasa témoigne en effet d’une réserve foncière conséquente, difficilement égalable, qui pourrait, selon les experts du Programme des Nations unies pour le développement « nourrir 2 à 3 milliards d’être humains » d’ici 2030.
Aujourd’hui, l’agriculture congolaise fait vivre près de 52 % de la population du pays, à travers l’exploitation de nombreuses denrées. Parmi elles : le manioc, le maïs, le riz, les bananes plantains, les haricots, les arachides, le café, le cacao, le thé, le coton, et le palmier à huile, témoignant de la richesse agronomique du pays mise en avant dans la prospective Déméter 2026.
« La RDC, c’est aussi la deuxième plus grande forêt tropicale humide du monde », renchérit l’expert. « Cet immense couvert forestier constitue à la fois une réserve biologique essentielle, mais également un outil de résilience économique non négligeable » pour le pays, en quête de stabilisation intérieure. La forêt tropicale du bassin du Congo, d’une superficie de 300 millions d’hectares, recouvrait 67,53 % de territoire de la RDC en 2025 selon Global Forest Watch.
Ces millions d’hectares de forêts représentent une manne économique, puisque les retombées, qu’elles soient liées à l’extraction de ressources primaires ou à l’activité touristique, sont conséquentes, et pourraient, à terme, permettre une diversification de l’économie congolaise. Pourtant « l’industrie arboricole est mal exploitée » selon l’expert, alors que le potentiel des services écosystémiques forestiers n’est plus à prouver. Selon le rapport de la Banque Mondiale (p.95), l’offre totale des services du Bassin Congolais, s’élevait en 2020 près de 1 152 364 millions de dollars.
Le concept de service écosystémique forestier
Les services écosystémiques forestiers désignent tous les bénéfices que les sociétés humaines tirent des forêts. Leur « valeur » peut être écologique, économique, sociale et culturelle. En plus d’être une source renouvelable de matières premières, le couvert forestier permet d’entretenir un équilibre naturel important en abritant la faune et la flore locales ou en absorbant le CO₂. En milieu urbain, elle s’impose comme un catalyseur culturel et social : c’est un élément du paysage et un lieu d’activités récréatives.
Le sol congolais n’intéresse que pour ce qu’il cache
« Le potentiel agricole est bien moins étudié que le cobalt ou le cuivre », observe Sébastien Abis, données du Déméter 2026 à l’appui. « La République démocratique du Congo est confrontée à un paradoxe entre l’ampleur de son potentiel et la prédation extérieure, qui cannibalise aujourd’hui toute l’attention stratégique. »
Si le potentiel agroalimentaire est encore largement sous exploité, celui des minerais est lui en proie à une maximisation extractive aux conséquences désastreuses pour le pays. La RDC s’impose comme premier producteur mondial de cuivre, assure plus de 70 % de la production mondiale de cobalt et dispose des plus importantes réserves de coltan au monde. Des positions stratégiques qui se paient au prix fort pour les populations employées dans les mines — au moins 200 000 personnes dans l’est du pays (Déméter 2026) —, confrontées à l’exploitation et à des conditions de travail déplorables.
De plus, la richesse créée par le secteur minier, bien que levier économique puissant pour la RDC, se retrouve détournée de l’économie locale au profit d’acteurs extérieurs. La Chine, en partenariat avec des entreprises publiques locales, opère près de 80 % du marché minier national (Demeter 2026) et capte ainsi la majeure partie des profits générés par le secteur.
La contrebande, elle aussi fortement présente dans les activités du pays, détourne une grande partie des richesses générées sur le territoire. Bien que difficile à mesurer précisément, certains indices permettent d’établir une fuite de ressource vers les pays voisins de la RDC. L’exemple rwandais, dont l’ampleur des exportations de coltan — premier exportateur mondial pour la cinquième fois sur une période de dix ans — semble déconnectée des réserves prouvées du pays, laisse entrevoir l’existence d’un important marché noir profitant de la porosité des frontières régionales (Demeter 2026).
La RDC, un État pivot qui doit regarder vers ses champs
« Si la RDC ne se développe pas demain, elle pourrait devenir un facteur d’instabilité régionale, voire plus large. À l’inverse, un développement maîtrisé constituerait un moteur de transition majeur. »
Une déclaration que Sébastien Abis appuie avec un facteur clef : l’explosion démographique attendue en RDC. Sa population, qui a déjà triplé depuis 1990, est estimée à 112,8 millions d’habitants en 2025, et pourrait atteindre 218 millions en 2050 (Déméter 2026). « Le pays sera confronté à un défi de sécurité alimentaire d’une ampleur que peu d’États ont eu à affronter dans leur histoire », confirme Sébastien Abis. Dès lors, le pays doit réorienter ses investissements vers une meilleure exploitation agraire de son territoire.
L’autre défi qui guette la RDC, est celui de la soutenabilité de son développement. Pour assurer sa place en tant qu’État de premier plan, se rendre « incontournable » et ainsi gagner en impact international, le RDC doit prendre soin de bien orienter son développement vers une meilleure gestion des forêts. En 2020, les écosystèmes forestiers du bassin du Congo ont absorbé une quantité massive de dioxyde de carbone. À eux seuls, ils ont retenu environ 90,9 milliards de tonnes de carbone, soit l’équivalent de 333,5 milliards de tonnes de CO₂ — près de dix fois les émissions mondiales du secteur de l’énergie enregistrées la même année (Banque Mondiale).
Autant d’enjeux qu’il est nécessaire d’analyser « loin de nos logiques européennes, loin des notions de bien ou de mal car ils relèvent bien souvent d’un jeu de combinaison », conclu Sébastien Abis, pour qui les « C.U.B.I.T.A » sont des acteurs clés de demain qu’il convient de considérer comme tel.
« Ce qui se passera dans ces pays ne restera pas dans ces pays »
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