Le Rwanda a fondé sa croissance sur l’instabilité du Congo – DW – 26/02/2025

En 2013, l’accord-cadre d’Addis-Abeba était signé pour pacifier l’est de la RDC.

Cependant, la résurgence du mouvement rebelle M23, en 2021-2022, montre que plusieurs aspects de l’accord n’ont pas été respectés ou été insuffisamment mis en œuvre.

Comment l’expliquer ?

L’analyste congolais Christian Moleka, spécialiste de la région des Grands Lacs, est notre invité de la semaine. 

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Interview avec Christian Moleka

 

Le 24 février 2013 a été signé l’accord cadre d’Addis Abeba pour la paix dans l’est de la RDC. Douze ans plus tard, les hostilités ont repris. Comment expliquez-vous cela  ?

Il faut quand même reconnaître que l’accord- cadre d’Addis Abeba avait le mérite de proposer un regard plus global de la crise en ne la limitant pas à un dialogue bilatéral RDC/Rwandamais en l’intégrant dans une dynamique à la fois régionale et internationale.

Donc cet accord-là proposait beaucoup de petites solutions qui auraient pu éviter de revenir à aujourd’hui, à ce que nous, nous vivons à la fois en tant de mécanismes régionaux en termes de solutions nationales au Congo, mais également en termes de solutions économiques et probablement, on peut se dire que si l’accord avait été mis en œuvre, on aurait peut-être pu éviter les drames d’aujourd’hui.

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Et qu’est-ce qui n’a pas marché selon vous  ?

Il faut quand même reconnaître que l’accord a été signé en février 2013, dans un contexte de sécurité très particulier. Et très vite, le Congo s’est retrouvé dans le débat des élections de 2015,-2016 et donc les questions de dynamique interne électorale l’ont emporté sur les questions régionales.

La dynamique internationale s’est portée davantage sur le 3e mandat potentiel du président en fonction à l’époque, Joseph Kabila, et sur la stabilité du Congo que sur les questions régionales.

Et donc ces genres de questions ont quelque peu été mises en arrière.

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Deuxièmement, il y a un mécanisme national de suivi en place au niveau du Congo qui avait besoin également de l’accompagnement financier à la fois national et international.

Et également des mécanismes régionaux qui demandaient également des financements, notamment de la Banque mondiale et donc beaucoup de promesses de financement.

Mais il y a aussi bien évidemment les motivations politiques d’acteurs de la sous-région.

Quand vous prenez par exemple les obligations des pays voisins de ne pas soutenir les mouvements armés, c’est bien, mais tant qu’il n’y a pas de pression sur les motivations politiques des États, et bien vous n’aboutisez pas aux résultats escomptés.

 

Et quels ont été selon vous les coulisses de cet accord, c’est à dire les non-dits et les intérêts cachés qui ont été discutés mais qui n’ont pas été mis en œuvre et qui expliqueraient aujourd’hui la résurgence du mouvement rebelle [M23]  ?

La problématique d’intégration économique est un volet important du conflit, y compris le commerce des matières premières.

Il y a, après, la problématique de la réforme de l’appareil sécuritaire au Congo depuis 2013.

Quand on voit aujourd’hui le comportement de l’armée sur le terrain, on peut se questionner sur les réformes importantes qui ont été mises en place jusqu’à aujourd’hui.

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Ceux qui ont suivi les discussions Addis Abeba dans le temps ont évoqué des exigences du Rwanda et de l’Ouganda, deux pays qui ont souvent joué un double-jeu, prônant la paix tout en gardant une influence sur les groupes armés.

Le Rwanda a toujours maintenu, depuis 1996, une forme d’influence économique, militaire et sécuritaire à l’Est du Congo.

C’est aussi le cas de l’Ouganda, pratiquement dans le dans le Grand Nord de Beni, dans l’Ituri. Il y a donc cette présence économique, cette présence militaire qui est aussi source de croissance économique du Rwanda et donc un modèle économique basé sur l’enrichissement illicite.

C’est un pari que Kigali a construit et aujourd’hui il un retour à la stabilité, à la paix remettrait en question ce modèle de croissance économique.

C’est un problème de fond que beaucoup n’abordent pas et qui peut-être un point d’achoppement à la recherche de stabilité.

 

Est-ce que Paul Kagame veut annexer le Nord- et le Sud-Kivu ? Est-ce que cette idée a déjà été avancée  ?

La rhétorique de la balkanisation, tout le monde la connaît. Le Congo revient tout le temps sous les prétentions territoriales du Rwanda et notamment des risques de la balkanisation.

C’est pour ça d’ailleurs que le Congo insiste toujours sur le respect de sa souveraineté et l’intégrité territoriale dans tous les forums où on parle de la question congolaise, parce que cette propension à maintenir cette forme d’instabilité et ce no-man ’s-land économique s’accompagne également de mouvements de population.

Et beaucoup de gens n’en parlent pas. Il y a énormément de mouvements de population.

Certains parlent même de remplacement de population et qu’à chaque fois que les combats se déroulent, les populations autochtones se déplacent et lorsqu’ils reviennent, ils trouvent sous leurs terres d’autres populations implantées.

Et donc il y a cette dynamique-là.

 

Le M23 dit que certains aspects de l’accord les concernant n’ont pas été mis en œuvre, notamment leur intégration dans l’administration et surtout dans l’armée nationale.

Oui, effectivement. Le Parlement congolais avait voté une résolution interdisant toute intégration des mouvements des troupes rebelles dans l’armée.

Pourquoi  ? Il y a une forme de lassitude de l’opinion nationale congolaise de manière générale sous le fait que beaucoup d’hommes du M23 qui hier étaient dans le RCD ou dans le CNDP ont été graciés et réintégrés à l’armée puis, à la première occasion, ils ont rejoint les rébellions.

Il y a une forme de cycle de ces rebelles qui quittent les mouvements pour rejoindre l’armée nationale après amnistie mais qui, aux premières tensions, reprennent les combats.

C’est également un point de blocage important parce que le gouvernement, le président se dit toujours limité par le fait que son Parlement a interdit cette démarche-là.

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