Automne 2024, la Martinique flambe. Plusieurs semaines d’émeutes d’une violence inédite secouent l’île, en proie à une inflation galopante. Bilan : 98 blessés parmi les forces de l’ordre, dont un quart par arme à feu et cocktails Molotov, 1 200 emplois directement impactés, 142 entreprises pillées ou incendiées, 500 voitures brûlées, bâtiments de police et de gendarmerie incendiés. C’est un groupuscule ultraviolent qui est à la manœuvre, le RPPRAC (Rassemblement pour la protection des ressources et des peuples afro-caribéens), dont le leader, Rodrigue Petitot dit «le R», est un délinquant multirécidiviste bien connu en métropole (trafics de stupéfiants, violences). Imprégné d’un discours décolonial et anti-békés (le nom des descendants des premiers colons de l’île au XVIIe siècle), il est allé jusqu’à s’introduire dans l’enceinte de la résidence préfectorale lors d’une visite du ministre des Outre-mer de l’époque, François-Noël Buffet, en menaçant physiquement le préfet, Jean-Christophe Bouvier. Il a écopé d’un an de prison avec sursis et de 500 euros d’amende le 24 janvier. «Le R» est par ailleurs en détention à domicile sous bracelet électronique pour menaces envers des personnes détentrices d’un mandat, par décision de décembre 2024, dont il a fait appel le 27 février.
A LIRE
Martinique : l’État annonce une baisse de prix de « 20 % en moyenne » sur certains produits alimentaires
Ingérence azerbaïdjanaise
Autour de cette figure rôde l’ombre de l’Azerbaïdjan, qui a mené en 2024 une intense campagne d’ingérence dans les départements et régions d’outremer (Drom), à travers notamment l’ONG Baku Initiative Group, liée au régime d’Aliev, qui multiplie les conférences internationales comme le « Congrès des mouvements d’indépendance des territoires colonisés par la France » en juillet 2024 à Bakou, actant la création d’un « Front international de libération des colonies françaises ». Tout un programme.
Toujours à l’été 2024, un documentaire diffusé en langue russe sur la chaîne azerbaïdjanaise CBC TV, met en scène Rodrigue Petitot qui y tient à nouveau de violents propos anti-békés, anti-Blancs : « Tout est blanc, parce qu’en réalité nous n’avons jamais été libres […], notre pauvreté alimente leur richesse. » Plusieurs députés de mouvements indépendantistes domiens issus de la Nupes, dont Marcellin Nadeau, du groupe communiste, cofondateur du parti indépendantiste Péyi-A, et Jean-Philippe Nilor, élu LFI, ancien du Mouvement indépendantiste martiniquais, étaient du voyage, n’épargnant pas leurs critiques publiques contre la France.
Une ingérence redoublée de l’Azerbaïdjan qui profite du contexte de faiblesse institutionnelle et politique du pays, une tentative de déstabilisation qui peut se lire comme une réponse au soutien français à l’Arménie et qui s’explique aussi par l’intérêt stratégique et économique des Antilles et de la Nouvelle-Calédonie notamment. Une stratégie offensive d’influence par Bakou, condamnée par Manuel Valls à la tribune de l’Assemblée en janvier 2025 : « Ce régime, à visage découvert et sans le moindre scrupule, s’attaque à notre intégrité et à nos principes fondamentaux. C’est inacceptable. »
A LIRE
“Nous ne sommes pas Français” : un buste du général de Gaulle vandalisé en Martinique
Mars 2025. C’est dans ce contexte et en toute connaissance de cause que le ministre des Outre-mer, en visite sur l’île du 17 au 19 mars, y a commis une faute majeure. Son agenda est dense, il enchaîne les rencontres, dont celle avec son vieil ami Serge Letchimy, ancien président du Parti progressiste martiniquais, président du conseil exécutif de Martinique (organe exécutif de la collectivité territoriale de Martinique, CTM). Manuel Valls condamne de nouveau les violences de l’automne.
Et pourtant, hors agenda, une rencontre est organisée entre les militants du RPPRAC et le ministre, en toute confidentialité, dès le 17 mars. Elle s’est déroulée en présence du préfet Étienne Desplanques, ainsi que des élus Jean-Philippe Nilor et Marcellin Nadeau. Ces deux derniers ont-ils joué le rôle d’entremetteurs ? Le cabinet de Manuel Valls l’a confirmé après l’entrevue. Côté RPPRAC, sont de la partie Aude Goussard, secrétaire du mouvement, Gwladys Roger, trésorière, et Mario Briand, garde du corps du “R”, ces deux derniers étant poursuivis pour l’intrusion dans la préfecture (jugement le 31 mars). Absent en raison de sa condamnation pénale, “le R” revendique au même moment cette rencontre comme une victoire. Selon Radio Caraïbes International (RCI), les leaders du RPPRAC « ont plaidé pour une meilleure considération à l’endroit de leur mouvement ».
Une mise en coupe réglée de l’économie locale
Manuel Valls a-t-il ensuite regretté ce qui ressemble furieusement à une instrumentalisation par des idiots utiles de puissances hostiles et dont l’objectif est la déstabilisation de la France ? Nul ne le sait. Mais, le lendemain, le ministre rendait visite aux militaires du Fort Saint-Louis, louant leur courage.
Il restait à l’ex-Premier ministre socialiste de présenter un projet de loi de lutte contre la vie chère. Occasion d’attaquer une fois encore le patronat local : « Il y a des grands groupes très performants mais qui jouent parfois un rôle d’étouffement de l’économie et, à travers elle, des populations », a-t-il déclaré, reprenant ses propos du 23 janvier à l’Assemblée nationale. Et d’annoncer des contrôles accrus par l’Autorité de la concurrence, un plan d’action très dirigiste, une mise en coupe réglée de l’économie locale, ce qui participera sans nul doute à son étouffement. Le Groupe Bernard Hayot (GBH), géant de la distribution (20 000 emplois en outre-mer), est ici visé. Il y a en Martinique sept acteurs de la grande distribution, GBH compte pour 25 % du secteur. À titre de comparaison, il y en a neuf en métropole, pour 200 fois plus de population.
« Les économies ultramarines souffrent des stigmates de la décolonisation », a martelé Manuel Valls. Selon une étude réalisée en 2018 par Michel Branchi, du Parti communiste martiniquais, pour le magazine Business News, le poids des Martiniquais békés dans l’économie était de 11 % en termes de PIB.
Que cherche Manuel Valls ? Une légitimité politique à restaurer ? Ou un blason terni à redorer en vue de nouvelles échéances électorales ?
Crédit: Lien source