Juliana Amato Lumumba durant son allocution, à Paris le 21 juin 2026. En arrière-plan, on entrevoir Leurs Excellences Mme la Première ministre congolaise, Judith Suminwa Tuluka, et M. Émile N’goy Kasongo, Ambassadeur de la RD Congo à Paris. Photo © DR
Juliana Amato Lumumba a lancé le 21 mai à Paris sa candidature au poste de Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, en présence de la PM congolaise Judith Suminwa Tuluka. Portée par Kinshasa, cette candidature incarne une vision ambitieuse : faire de la Francophonie une « conscience civilisationnelle » au service des peuples.
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par Alfred MIGNOT, Directeur de AfricaPresse.Paris (APP)
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C’est devant un parterre de diplomates, de ministres et de parlementaires francophones, que Juliana Amato Lumumba a pris la parole à la Galerie Bourbon pour présenter, jeudi 21 mai, sa candidature de la République démocratique du Congo au poste de Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). À ses côtés, la Première ministre congolaise Judith Suminwa Tuluka, dont la présence soulignait le poids politique de cette démarche et l’engagement de Kinshasa au plus haut niveau de l’État.
L’actuelle Secrétaire générale, la rwandaise Louise Mushikiwabo, en poste depuis 2018 et reconduite en 2022, arrive au terme de son second mandat et a annoncé présenter à nouveau sa candidature, ce qui porte à quatre les candidats déclarés avant la date limite du 15 mai**. La succession s’ouvrira formellement lors du XXe Sommet de la Francophonie, prévu les 15 et 16 novembre 2026 à Phnom Penh, au Cambodge, où les représentants des 93 États et gouvernements membres de l’OIF – 56 membres à part entière, 5 associés et 32 observateurs – désigneront par consensus le ou la nouvelle Secrétaire générale.
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« La francophonie des peuples »
D’emblée, Juliana Amato Lumumba a choisi de situer sa candidature dans le registre de la hauteur de vue et de l’urgence historique. « Notre époque est traversée par des fractures multiples », a-t-elle déclaré en ouverture, énumérant avec une précision quasi diagnostique les crises qui déstabilisent le monde : fractures sanitaires, numériques, climatiques, géopolitiques, mémorielles… « Elles ne se contentent plus d’affaiblir nos sociétés. Elles redessinent désormais des contours qui, de plus en plus, érigent des murs là où devraient exister des ponts. »
Face à ce constat, elle a posé sans détour la question qui structure toute sa démarche : quel rôle la Francophonie entend-elle jouer dans un siècle qui se construit sans que sa voix ne soit « suffisamment décisive » ? « Serait-elle un simple spectateur contemplant le monde se transformer sans apporter sa propre vision de l’humain ? » a-t-elle demandé, avant de trancher : la Francophonie doit au contraire « s’élever au rang d’une véritable puissance capable d’offrir au monde une autre manière de penser la pluralité humaine ».
C’est autour de ce socle qu’elle a articulé le concept central de son projet : la « Francophonie des peuples » — une francophonie qui ne serait plus « un simple espace institutionnel et diplomatique, mais une véritable conscience civilisationnelle dans le concert des nations ».
Mme la Première ministre congolaise Judith Suminwa Tuluka a présenté elle-même la candidate Juliana Amato Lumumba à l’assemblée. En arrière-plan, on entrevoit SEM Émile N’Goy Kasongo, Ambassadeur de la RD Congo à Paris. Photo © DR.
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« Réconcilier le panafricanisme
avec la Francophonie »
Loin de se présenter comme une technocrate de la coopération multilatérale, Juliana Amato Lumumba a tenu à inscrire sa démarche dans une profondeur historique et symbolique.
« Cette candidature porte d’abord en elle la mémoire des combats menés par les peuples du Sud global pour leur dignité, leur souveraineté et leur droit à participer pleinement à l’écriture de l’histoire universelle », a-t-elle affirmé, faisant une brève allusion à son père, Patrice Emery Lumumba* héros national du Congo : « En ce sens, cette candidature représente aussi un impératif moral et civilisationnel. Celui de poursuivre, dans le monde du XXIe siècle, l’idéal profondément humaniste porté par Patrice Émery Lumumba, celui d’une humanité réconciliée avec la justice, avec la dignité humaine et avec le bien-vivre ensemble universel. »
Elle a également revendiqué un devoir que d’aucuns jugeront audacieux : « réconcilier le panafricanisme avec la Francophonie ». « Pendant trop longtemps, certains ont voulu opposer ces deux horizons », a-t-elle dit, dénonçant une fausse alternative entre identité africaine et appartenance à une communauté linguistique mondiale. Sa conviction est « exactement à l’antithèse de cette perception » : la Francophonie doit devenir « un lieu de civilisation où les civilisations dialoguent sans se nier, où les cultures coopèrent sans se dissoudre ».
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Neuf projets structurants
pour une ère nouvelle
Au-delà de la vision, la candidate a présenté un programme articulé autour de neuf grands projets structurants, qu’elle décrit comme « les neuf piliers d’une même architecture de transformation ».
Parmi eux :
La création d’un réseau de rencontres interculturelles francophones, pour faire de la Francophonie « l’un des principaux espaces mondiaux de médiation culturelle et de fraternité interculturelle » ; une intégration économique renforcée entre nations francophones, fondée sur la coproduction industrielle et la construction de chaînes de valeur partagées ; la mise en place d’un visa francophone spécial destiné à faciliter la circulation des chercheurs, ingénieurs, artistes, innovateurs et entrepreneurs porteurs de projets à fort impact ; le développement d’une recherche médicale francophone intégrative, réconciliant sciences biomédicales contemporaines et savoirs thérapeutiques ancestraux ; la création d’une Académie francophone de la paix ; et enfin, la garantie d’un accès universel aux savoirs numériques pour la jeunesse francophone, afin qu’elle devienne « pleinement actrice du monde digital, de l’intelligence artificielle et des grandes mutations de l’économie de la connaissance ».
SEM Émile N’GOY KASONGO, Ambassadeur de la RD Congo en France, durant son propos liminaire à la candidature de Mme Juliana Amato Lumumba, à Paris le 21 juin 2026. Il a notamment exprimé sa gratitude pour la présence nombreuse et distinguée des invités, témoignant de leur intérêt pour les valeurs de dialogue, de coopération, de solidarité et de diversité culturelle. Il a souligné combien la présence de Son Excellence Madame Judith Soumina-Tuluka, Première Ministre de la RDC, honorait la cérémonie et confirmait l’intérêt particulier du gouvernement congolais pour la Francophonie, la candidature de Mme Juliana Amato Lumumba étant d’ailleurs fortement soutenue par le Président Félix Tshisekedi.
Par son histoire, sa population, sa vitalité culturelle, sa jeunesse et son immense potentiel, la RDC est un pilier de la Francophonie, constituant près d’un tiers de son espace, a rappelé conclu Son Excellence en conclusion. Photo © AM/APP
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Assumer une vraie réforme
institutionnelle
Juliana Amato Lumumba n’a pas esquivé la question qui embarrasse souvent les candidats aux grandes institutions multilatérales : celle de la réforme interne de l’institution. Elle a au contraire placé la transformation organisationnelle de l’OIF au cœur de son projet. « Il ne s’agit pas simplement d’effectuer quelques ajustements techniques. Il s’agit de changer le paradigme administratif », a-t-elle déclaré, plaidant pour « passer d’une logique essentiellement gestionnaire à une véritable culture du pilotage stratégique, orientée vers la transformation réelle des sociétés francophones ».
Une institution qui « prétend accompagner les grandes mutations du XXIe siècle ne peut continuer à fonctionner selon les règles administratives du siècle passé », a-t-elle lancé, comme un appel à bousculer les habitudes d’une maison que de nombreux observateurs jugent trop pusillanime, dénuée de réel courage et de vraie ambition.
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Un ouvrage annoncé
En clôture de son discours, Juliana Amato Lumumba a annoncé la publication prochaine d’un ouvrage intitulé « Pour la Francophonie des peuples – Neuf projets pour une ère nouvelle », qui développera et explicitera en profondeur les neuf axes de sa candidature. « Ces projets ne doivent pas demeurer de simples propositions. Ils doivent devenir une œuvre collective, une ambition portée ensemble », a-t-elle insisté en conclusion de son propos.
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« L’avenir de la francophonie
s’écrira largement en Afrique »
Intervenant avant la candidate, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka avait quant à elle relevé que « la République démocratique du Congo est aujourd’hui le plus grand espace francophone du monde par sa population [116,5 millions en 2026, ndlr].
« Notre pays n’est pas seulement un grand pays francophone, il est une puissance francophone, par sa jeunesse, par sa créativité, par son énergie, par sa culture, par son poids démocratique, par sa voix en Afrique. Cette réalité nous confère une responsabilité particulière, celle de contribuer activement au renouveau et au rayonnement de la francophonie au XXIe siècle.
« Ai-je besoin de rappeler que le français est une langue qui rayonne par l’esprit qu’elle porte. Et cet esprit, c’est celui de l’ouverture, de l’universel, du dialogue des civilisations, de la rencontre entre les peuples.(…)
« Mesdames et Messieurs, La candidature de Mme Juliana Amato-Lumumba incarne précisément cette dynamique.
« L’Afrique francophone n’est plus simplement appelée à participer, elle est appelée à impulser, à proposer, à inspirer (…)
« Mesdames et Messieurs, l’avenir de la francophonie s’écrira largement en Afrique ».
Une vue partielle de la nombreuse assistance lors de la réception de présentation de la candidature de Madame Juliana Amato Lumumba u poste de Secrétaire générale de l’OIF, à Paris le 21 mai 2026. Photo © AM/APP
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* Juliana, la fille de Patrice Émery Lumumba,
héros national de la RD Congo
Patrice Émery Lumumba (de son vrai nom Élias Okit’Asombo), né le 2 juillet 1925 à Onalua (territoire de Katako-Kombe, province du Sankuru, Congo belge), est mort assassiné le 17 janvier 1961 près d’Élisabethville, au Katanga.
Premier ministre de la République du Congo (actuelle RDC) de juin à septembre 1960 — seulement quelques semaines après l’indépendance — il est la figure la plus emblématique de la décolonisation africaine.
Parcours – Issu d’une famille modeste de l’ethnie Batetela, il fréquente des écoles missionnaires, devient journaliste à Stanleyville, puis responsable syndical. En 1958, sa prise de conscience anticolonialiste s’accélère après l’Exposition universelle de Bruxelles, où l’image des Congolais est jugée avilissante. Il fonde alors le Mouvement national congolais (MNC), parti unitaire et nationaliste.
L’indépendance et la chute – Le MNC remporte les élections de mai 1960 et Lumumba devient Premier ministre le 30 juin, jour de la proclamation de l’indépendance. En septembre 1960, Joseph-Désiré Mobutu, soutenu par la CIA, fomente un coup d’État. Lumumba est assigné à résidence, s’enfuit, est rattrapé et livré aux sécessionnistes du Katanga.
L’assassinat – Le 17 janvier 1961, Lumumba et deux de ses compagnons, Maurice Mpolo et Joseph Okito, sont conduits à Élisabethville, ligotés, humiliés, torturés, puis exécutés. Il avait 35 ans. En 2002, le gouvernement belge a officiellement reconnu sa part de responsabilité dans sa mort.
Réhabilitation – Bien qu’il fût son bourreau, Mobutu lui attribua le titre de héros national en 1966. Il demeure à ce jour le symbole par excellence de la lutte anticolonialiste africaine et de la souveraineté des peuples – héritage que sa fille Juliana Amato Lumumba porte explicitement dans sa candidature à la tête de l’OIF.
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*Les quatre candidats en lice pour le poste
de Secrétaire général de l’OIF
1. Juliana Amato Lumumba (RD Congo) – Ancienne ministre de la Culture, fille de Patrice Lumumba, candidate portée par le président Félix Tshisekedi. La RD Congo est membre à part entière de l’OIF depuis 1981.
2. Dacian Cioloș (Roumanie) – Ancien Premier ministre de la Roumanie et ancien commissaire européen à l’Agriculture, seul candidat non africain.
3. Dr Coumba Bâ (Mauritanie) – Âgée de 56 ans, conseillère du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, dont la candidature a été annoncée le 17 avril. Ancienne ministre aux Affaires africaines, de la Fonction publique et de la Jeunesse, elle propose de faire de la Mauritanie un carrefour géopolitique et culturel, africain, arabe et sahélien, au sein de la Francophonie.
4. Louise Mushikiwabo (Rwanda) – La Secrétaire générale sortante, élue pour la première fois en octobre 2018 à Erevan et réélue en novembre 2022 à Djerba, candidate à un troisième mandat, soutenue par le président rwandais Kagame.
Une compétition à quatre, avec trois candidatures africaines, qui s’annonce inédite par son intensité.
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