Olivier Madiba: « La Sécurité est vitale dans les systèmes tech de paiement, mais la compétition aussi »

(Investir au Cameroun) – Jeune entrepreneur camerounais reconnu à l’international, Olivier Madiba, fondateur et dirigeant du premier studio africain de jeux en ligne axé sur les valeurs africaines (Kiro’o Games), revient sur les implications immédiates de la décision gouvernementale de centraliser les solutions de paiement pour l’ensemble des jeux en ligne entre les mains d’un seul acteur.

Investir au Cameroun (IC) : Tu as fait un post sur Twitter où tu expliquais que la décision des autorités, notamment de l’administration en charge des questions intérieures et de la sécurité, de confier l’exclusivité des connexions de paiement sur les jeux en ligne à une seule entreprise, celle qui propose le produit InTouch, a directement perturbé tes services. Peux-tu expliquer concrètement comment, en tant qu’acteur de l’économie réelle, tu fournis des services de jeux en ligne (de divertissement, et non de paris ou de hasard) et comment cette décision a impacté tes activités ?

Olivier Madiba : La note du Ministère en charge de l’administration territoriale avait, je pense, pour cible principale les jeux de hasard et la loterie en ligne. Toutefois, comme l’expression légale « Jeux en ligne » a été utilisée, nous, les acteurs du jeu vidéo qui évoluent dans le domaine culturel et du divertissement, sommes impactés injustement.

Il faut bien comprendre que nous rendons un service de divertissement associé à la culture. Nous permettons aux amoureux du jeu vidéo d’avoir une offre compétitive et qui leur permet de se distraire avec des repères culturels de l’Afrique. C’est notre contribution à un marché où on n’a que des modèles occidentaux ou asiatiques, japonais notamment. Or, le jeu de hasard est un pari financier qui peut rapporter des gains en argent et oui, cela peut servir de pilier de blanchiment des capitaux.

« Depuis une dizaine de jours, nous n’avons plus de paiement et la procédure pour aller chez INTOUCH est longue »

Suite à cette décision, nous nous retrouvons obligés de changer de fournisseur en trois semaines alors que ça nous a pris des années pour arriver à avoir des paiements stables avec notre fournisseur Y-Note qui nous fournissait un excellent service. Il faut savoir que les agrégateurs de paiement ne sont pas tous stables, et forcer un agrégateur est dangereux pour notre économie digitale.

Depuis une dizaine de jours, nous n’avons plus de paiement et la procédure pour aller chez INTOUCH est longue. Pour une startup comme la nôtre, si nous étions dépendants à 100% du marché camerounais, une telle décision aurait pu nous conduire à la cessation d’activité. Or, comme je le dis souvent, cet emploi, je l’ai créé de toutes pièces ainsi que celui de mes équipes.

IC : Pourquoi est-il essentiel de ne pas créer une situation d’exclusivité sur ce type de services fintech ? Le président lui-même a encouragé le soutien à l’innovation numérique, alors pourquoi est-ce crucial de maintenir une ligne concurrentielle dans ce secteur, en particulier dans l’économie numérique ?

Olivier Madiba : Pour payer en ligne dans le marché interne de l’Afrique francophone, ça passe à 80% par Mobile money. Et la plupart des fintechs agrégateurs dans le domaine ont pour gros client les paiements des jeux de hasard en ligne (loterie, paris sportifs et autres jeux d’argent en ligne). Leur retirer ce segment de clientèle, c’est aussi clôturer leurs sources de revenus, et à la clé, il y a de nombreux emplois jeunes qui disparaîtront derrière.

La compétition entre ces fintech est la clé qui garantit un bon service, car tous les clients comme Kiroo Games ont déjà changé d’agrégateur au moins 2 ou 3 fois pour éviter les mauvais services. Si on contraint un monopole du plus gros flux financier digital (loterie) cela peut devenir un défi majeur pour plusieurs fintechs, leurs investisseurs, leurs emplois et la qualité de service qui va tuer la confiance des clients que tout l’écosystème numérique bâti depuis très longtemps.

IC : Est-ce que tu comprends l’argument de sécurisation avancé par le gouvernement pour justifier cette décision ? Il semble que les autorités ne mesurent pas toujours toutes les conséquences que cela peut avoir sur la chaîne de valeur des produits numériques. D’après ton expérience et les échanges que tu as pu avoir avec des experts du secteur, vois-tu des alternatives à cette exclusivité donnée à un seul opérateur ?

Olivier Madiba : Nous comprenons et soutenons la décision de fond du gouvernement pour contrôler et tracer les finances liées aux jeux de hasard en ligne. Toutefois, nous pensons qu’une telle décision doit se prendre en discutant avec des acteurs clés comprenant l’écosystème pour maintenir une certaine harmonie dans la chaîne de valeurs et anticiper les conséquences.

Concrètement, le gouvernement peut donner une liste de conditions auxquelles un agrégateur doit se conformer pour collecter l’argent des jeux de hasard en ligne ou même simplement des jeux en ligne. Parmi ces conditions, on a le fait de souscrire à des audits gouvernementaux bien solides. Le gouvernement doit aussi préciser « Jeux de hasard en ligne » pour éviter l’amalgame qui plonge les simples jeux en ligne de divertissement et autres activités similaires dans la même régulation.

«  Cette décision devait être prise en concertation, avec le ministère des Finances et celui des postes et télécommunication qui ont le plus travaillé à mettre ensemble la finance et la tech au Cameroun »

De plus nous pensons aussi que cette décision devait être prise en concertation, avec le ministère en charge des finances et celui des postes et télécommunication qui ont le plus travaillé à mettre ensemble la finance et la tech au Cameroun et qui auraient apporté le champ d’expérience supplémentaire à celui qui a été mis à contribution pour la prise de cette décision et auraient certainement anticipé davantage sur les implications possibles à tenir compte.

IC : Dans le milieu des fintechs, comment cette décision est-elle perçue ? Est-ce que cela crée une incertitude sur le cadre réglementaire, qui pourrait rendre les investisseurs plus frileux ? L’Afrique centrale, et notamment le Cameroun, attire déjà moins de financements en capital-risque que des pays comme le Kenya ou le Nigeria, qui sont plus dynamiques sur ce marché. Penses-tu que ce type de décision pourrait encore freiner davantage les investissements dans les fintechs de la région ?

Olivier Madiba : Nous avons suivi les dynamiques de politiques publiques sur ce dossier, et en effet, les décisions prises successivement par les autorités ont introduit une forme d’incertitude. Les Fintech sont un secteur très sensible aux variations dans l’environnement économique.

Nous sommes en effet dans une compétition mondiale, et devons pour cela être constitués comme une équipe soudée. Dans de nombreux pays où les services de paiements en ligne prospèrent rapidement, la régulation y est pour beaucoup. Tout comme dans une économie physique, une économie digitalisée a besoin de moyens et canaux de paiement ultra-sophistiqués. Pour les investisseurs, cette demande est une réelle opportunité, car sur chaque transaction, il y a des frais qui sont gagnés.

« Si nous créons des éléments d’incertitude ou de concentration dans notre économie digitale, nous perdrons beaucoup dans un monde qui se digitalise »

Regardez juste comme la compétition dans les solutions de transfert d’argent a été favorable aux clients. Les coûts sont plus bas et les volumes de transactions ont augmenté. Regardez comment des entreprises comme la nôtre peuvent se développer aujourd’hui. Il y a dix ans, personne n’aurait parié qu’il y avait un modèle économique viable derrière un tel projet. J’ai donc envie de dire que si nous créons des éléments d’incertitude ou de concentration dans notre économie digitale, nous perdrons beaucoup dans un monde qui se digitalise. De ce point de vue, cette décision de monopole, bien sûr peut renforcer la sécurité. Mais humblement, je pense qu’on peut atteindre cet objectif important, mais garder un niveau de compétition suffisant pour protéger les consommateurs des dérives de l’acteur quasi-unique.

IC : Peux-tu expliquer de manière pédagogique comment fonctionne le mécanisme de paiement dans ce type de transactions ? Qui joue quel rôle dans ce système, et en quoi l’intervention du gouvernement a-t-elle réorganisé ces dynamiques ? Quels sont, selon toi, les opportunités et les risques que cela engendre ?

Olivier Madiba : Voici comment un paiement digital avec Mobile Money fonctionne ? (voir images)

  1. Le client lance le paiement dans un jeu vidéo (ou application) où il veut du contenu digital (pas du hasard)
  2. On lui demande son numéro de téléphone et email pour un reçu.
  3. Quand le client rentre l’information, notre serveur de Kiroo contacte le serveur de l’agrégateur
  4. Le serveur de l’agrégateur contacte maintenant le serveur de Orange ou MTN
  5. Le joueur a son paiement avec Orange ou MTN
  6. La réponse est envoyée à l’agrégateur, qui nous la renvoie
  7. Le joueur reçoit une confirmation et son contenu digital dans le jeu

Ces étapes nous ont pris des années pour être mises en place. Trouver un agrégateur stable qui gère la partie 3 à 6 sans erreurs est très compliqué.

« Une chaîne des valeurs de paiement mise en difficulté et un moteur de ralentissement à l’ambition présidentielle de numériser ou encore digitaliser notre économie »

Beaucoup d’agrégateurs ne sont pas stables, en forçant le monopole sur un seul agrégateur on enlève la compétition qui les oblige à arranger leur technologie et on va vivre des échecs de paiement qui pourraient aller jusqu’à 50%. Imaginez les clients qui payent et vous ne pouvez pas valider leur paiement alors que leur argent est parti ? C’est le risque qu’il y a derrière cette décision de monopole d’agrégateur et çela pourrait porter un coup sévère à la confiance durement acquise auprès des consommateurs, une chaîne des valeurs de paiement mise en difficulté et un moteur de ralentissement à l’ambition présidentielle de numériser ou encore digitaliser notre économie.


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