Animu Athiei se souvient bien de cette soirée du 16 janvier. « Quand les attaques ont commencé, j’étais dans un restaurant soudanais de Juba. Il était environ 20 heures. Le propriétaire a reçu un coup de téléphone et il a demandé aux clients de partir car il devait fermer », raconte cette activiste sud-soudanaise. Des émeutes viennent en effet d’éclater dans la capitale, mais aussi dans les villes de Wau, Aweil, Malakal, Tonj et Kuajok.
Cette vague de violence vise la communauté soudanaise en représailles aux massacres perpétrés dans le Soudan voisin, plus précisément dans l’État d’Al Jazirah, à 200 km au sud de Khartoum. Au moins 29 ressortissants sud-soudanais auraient été exécutés par les Forces armées soudanaises (FAS) et les milices alliées lorsqu’elles ont repris le contrôle de Wad Madani, le chef-lieu de cette région du centre du Soudan. De quoi raviver les douloureux souvenirs du passé.
Une rancœur transmise aux jeunes générations
« Sur les vidéos publiées par les milices soudanaises sur les réseaux sociaux, des civils sud-soudanais sont insultés et égorgés, décrit Animu Athiei. Cela nous a rappelé la manière dont les Sud-Soudanais étaient victimes de mauvais traitements et de discriminations quand le Soudan et le Soudan du Sud ne formaient qu’un pays. Sauf que ces violences n’avaient jamais été rendues publiques, en tout cas pas à cette échelle. »
Avant la séparation du Soudan du Sud, obtenue six mois après le référendum de janvier 2011, la guerre a opposé le nord et le sud du pays des deux Nils pendant plus de quatre décennies (de 1955 à 1972, puis de 1983 à 2005). Les populations du sud étaient systématiquement marginalisées, notamment en raison de la couleur de leur peau et de leur religion – en majorité chrétienne.
« La plupart des jeunes Sud-Soudanais qui s’en sont pris aux Soudanais n’étaient pas nés à cette époque, mais ils ont entendu parler de la manière dont les Sud-Soudanais étaient harcelés… Et pour cause, ces griefs historiques n’ont pas été abordés pendant la période intérimaire entre l’accord de paix global (CPA) de 2005 et le référendum de 2011 alors même que le gouvernement soudanais rassemblait des Soudanais et des Sud-Soudanais pendant ces six années », détaille l’analyste sud-soudanais Akol Miyen Kuol.
Les réseaux sociaux brièvement suspendus pour apaiser les tensions
Dans la soirée du 16 janvier, cette rage héritée des blessures jamais cicatrisées s’est abattue sur les commerçants soudanais installés de longue date au Soudan du Sud, mais aussi sur les réfugiés récemment arrivés. Plus de 239 700 Soudanais ont franchi la frontière depuis le début de la guerre qui oppose depuis près de deux ans les FAS aux Forces de soutien rapide (FSR) – des paramilitaires formés par l’armée au début des années 2000 avant d’être officialisés en 2013. Les attaques perpétrées à travers le Soudan du Sud ont tué 16 Soudanais. En réaction, le gouvernement de Juba a imposé un couvre-feu et suspendu les réseaux sociaux Facebook et TikTok pendant quelques jours.
« Certaines personnes passent effectivement par les réseaux sociaux pour propager la haine, mais il aurait été préférable de modérer les réseaux plutôt que de les interdire. D’autant qu’un grand nombre de Sud-Soudanais les utilisent comme outils de travail », souligne Edmund Yakani, le directeur de Community Empowerment for Progress Organization, une ONG sud-soudanaise. Si les Soudanais se sont précipités vers les bâtiments publics pour se mettre à l’abri lorsque les heurts ont commencé, les autorités sud-soudanaises assurent que la situation est rapidement revenue à la normale.
Après les violences, l’escalade diplomatique
« Les violences ont seulement duré une nuit, insiste Stephen Par Kuol, le ministre de la Consolidation de la paix, dans un entretien téléphonique avec Le Point Afrique. Les Soudanais ont désormais regagné leurs magasins, leurs entreprises, leurs restaurants, leurs hôpitaux ou leurs écoles. » Pourtant, l’assaut mené sur la communauté soudanaise a semé la terreur et poussé l’ambassade du Soudan à organiser des rapatriements. Le 5 février, 4 274 Soudanais avaient été évacués, d’après une source diplomatique soudanaise, qui précise que ces retours vont se poursuivre.
Au même moment, l’escalade entre Juba et Port-Soudan, la nouvelle capitale du gouvernement soudanais de facto, est montée d’un cran. Le ministère des Affaires étrangères du Soudan du Sud a en effet publié, le 4 février, une déclaration appelant le Conseil de sécurité de l’ONU et l’Union africaine à soutenir une « enquête crédible sur le massacre de Wad Madani ». Le ministère soudanais des Affaires étrangères a réagi, le lendemain, en accusant Juba d’« inciter à davantage de violences contre les Soudanais au Soudan du Sud ».
Un an sans salaire pour les fonctionnaires sud-soudanais
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Les relations diplomatiques se sont envenimées dès le 20 janvier, lorsque le général Yasir al-Atta, commandant adjoint des troupes régulières soudanaises, a affirmé que les FSR sont composées à 65 % de mercenaires sud-soudanais. Le communiqué du ministère sud-soudanais des Affaires étrangères réfute ces accusations. Cette passe d’armes intervient dans un contexte de dégradation de la situation économique du Soudan du Sud à cause de la guerre qui ravage son voisin.
Le budget de la plus jeune nation du monde repose à 90 % sur les revenus du pétrole, mais le conflit entre les FAS et les FSR a limité les exportations vers ce territoire où le fioul sud-soudanais était jusque-là raffiné. Début janvier, Juba a enfin relancé sa production, alors que les fonctionnaires n’avaient pas été payés depuis un an. Ces derniers ont fini par recevoir un mois de salaire en décembre, puis un autre en janvier.
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