Rafiki Fariala, de “Congo Boy” : “Je tenais à tourner à Bangui. C’est ma ville, ma maison”

COURRIER INTERNATIONAL : Rafiki Fariala, vous avez grandi à Bangui où, comme dans beaucoup de villes d’Afrique, il n’y a pas de salles de cinéma. Comment est né votre intérêt pour le septième art ?

Le cinéaste centrafricain Rafiki Fariala. Photo César Simonet/Jour2Fête

RAFIKI FARIALA : Il existe tout de même à Bangui des sortes de salles de cinéma privées, où les DVD de films nigérians, chinois ou indiens sont joués sur de grands écrans de télévision. C’est là que j’ai vu mes premiers films. C’est très bon marché. Parfois, on ne comprenait rien car le film n’était pas doublé en français, mais il y avait toujours quelqu’un pour te raconter tout de A à Z : “Dans telle séquence, Jackie Chan a dit ça, puis fait ça.”

On espère qu’un jour il y aura de vrais cinémas. Mais des choses se font. Par exemple, l’Alliance française organise des projections dans sa salle de concert. Le Cinéma numérique ambulant [une association locale] propose des films en plein air. Ce sont toujours des moments de bonheur, avec parfois 2 000 personnes dans le public. On aimerait pouvoir présenter Congo Boy dans ces conditions.

À quel moment avez-vous basculé derrière la caméra ?

Avant d’être réalisateur, j’étais d’abord musicien [un slameur connu sous le nom d’artiste Rafiki RH2O]. En 2017, à 19 ans, j’ai pu profiter d’une formation [au documentaire] proposée à Bangui par les Ateliers Varan [une école de cinéma parisienne], à l’initiative du réalisateur français Boris Lojkine. Il était venu en Centrafrique tourner Camille [un film sur la photographe de guerre Camille Lepage, tuée en 2014, durant la guerre civile], et il a voulu laisser quelque chose au pays. J’ai fait partie des dix jeunes retenus, sur 172 candidatures.

Le premier jour, on m’a donné une caméra et on m’a dit d’aller filmer. Sur le tournage de mes clips, j’avais l’habitude de voir les réalisateurs bouger en filmant. J’ai fait comme eux. Mais le soir, quand on a regardé les rush, tout le monde a rigolé. Boris m’a dit : “Tu filmes comme un cochon.” J’ai appris qu’il fallait faire des plans fixes pour régler l’exposition, faire la mise au point.

J’ai tourné un court-métrage, Toi et Moi – Mbi na Mo, qui a été présenté au festival Fipadoc, à Biarritz. Et je suis tombé amoureux du cinéma. Ensuite, j’ai fait Nous, étudiants !, un documentaire [sur quatre étudiants de Bangui] qui a été sélectionné à la Berlinale [en 2022, dans la section Panorama] mais censuré en Centrafrique. Et maintenant, Congo Boy.

Le scénario de Congo Boy est fortement inspiré de votre histoire personnelle. Pourquoi avoir choisi de la raconter sous forme de fiction ?

Comme le personnage de Robert, je suis arrivé en Centrafrique en 1997, à l’âge de 3 mois, avec mes parents qui fuyaient la guerre dans l’est de la République démocratique du Congo. Quand la crise et la guerre ont surgi ici aussi [en 2013-2014], ils ont voulu fuir de nouveau. Mais ils n’avaient ni papiers ni laisser-passer du HCR [le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU]. Ils se sont donc fait faire de faux passeports centrafricains, mais ils ont été arrêtés à la frontière et envoyés en prison, pour faux et usage de faux.

Tout ça, je ne le détaille pas dans le film, ça aurait été trop long. Mais comme Robert, je me suis retrouvé seul avec mes quatre petits frères et sœurs. J’ai dû m’occuper d’eux. Et comme dans le film [entre autres péripéties], j’ai gagné un concours de musique, organisé par le Conseil national de la jeunesse centrafricaine, en partenariat avec l’Unicef. C’est avec l’argent du prix que j’ai pu payer la caution pour faire sortir de prison mes parents.

C’est cela que je raconte dans Congo Boy : ma vie de réfugié, et cette histoire de famille. J’ai d’abord écrit à la première personne, puis quand nous avons commencé à rédiger le scénario dialogué, avec mon coscénariste [français] Tommy Baron et l’aide de Boris Lojkine, je suis passé la troisième personne. Je suis très content d’avoir utilisé ce procédé, car quand je regarde Congo Boy aujourd’hui, je n’y vois plus seulement mon histoire, mais aussi celle de Robert, un jeune réfugié qui garde l’espoir, malgré toutes les difficultés qu’il rencontre.

Bradley Fiomona, vous avez été casté dans un lycée de Bangui. C’est votre premier rôle au cinéma. Est-ce que cela a été difficile de jouer, devant la caméra de Rafiki, un personnage qui avait autant d’importance pour lui ?

BRADLEY FIOMONA : Le film raconte l’histoire de Rafiki, mais elle présente certaines ressemblances avec la mienne. Moi, je suis un Centrafricain, né de parents centrafricains. Avant de rencontrer Rafiki, ma vie se partageait entre le lycée et ma famille, la maison. Mais comme Robert, j’aime beaucoup la musique. Je n’y consacrais pas beaucoup de temps, car mon père ne voulait pas trop en entendre parler – comme le père de Robert, qui insiste pour qu’il passe son bac et devienne médecin. Ça a été magnifique, pour moi, de découvrir [ces échos entre nos deux trajectoires]. Et Rafiki m’a aidé, m’a donné des conseils.

Bradley Fiomona dans “Congo Boy”, de Rafiki Fariala. Il incarne Robert, un réfugié congolais en République centrafricaine qui s’épanouit dans la musique.
Bradley Fiomona dans “Congo Boy”, de Rafiki Fariala. Il incarne Robert, un réfugié congolais en République centrafricaine qui s’épanouit dans la musique. Photo MAKONGO FILMS/UNITE/KIRIPIFILMS/KARTA FILM/ CANAL+

Y a-t-il eu des scènes plus difficiles à tourner que d’autres ?

BRADLEY FIOMONA : Oui, il y a eu par exemple une scène que j’ai dû tourner après un rendez-vous avec l’un des producteurs. Je n’étais pas dans la bonne énergie. Ça arrive. Mais toutes les autres scènes se sont très bien passées.

RAFIKI FARIALA : Il y a aussi eu quelques moments de gêne. La scène des règles, par exemple [Espérance, la plus âgée des sœurs de Robert, a ses règles pour la première fois et il l’accompagne pour acheter des serviettes hygiéniques dont ni elle ni lui ne sait comment elles doivent être utilisées]. Tu peux parler de ça.

BRADLEY FIOMONA : Ah ! Cette scène… Ça a été grave gênant, oui. Mais Christy Djomanda Louba [qui interprète Espérance] joue très bien, on s’entend très bien. Ça s’est mêlé à la gêne qu’on éprouvait tous les deux, et ça a donné un beau résultat.

RAFIKI FARIALA : Bradley n’avait encore jamais touché de serviette hygiénique. Je lui ai tendu le paquet devant la caméra, il l’a ouvert et a commencé à lire le mode d’emploi [avec Christy à ses côtés]. C’était une découverte pour lui, mais aussi une source de gêne, il se demandait pourquoi je lui montrais ça, à ce moment-là. Ça donne à l’écran un moment plein de naturel, de sincérité, d’innocence.

Pourquoi teniez-vous à filmer cet épisode, Rafiki ?

Je voulais raconter ma petite sœur à ce moment-là de sa vie. Et ça fait partie des responsabilités que j’ai dû assumer alors que, comme Robert, je n’y connaissais rien, moi non plus. Dans les familles africaines, les règles sont un sujet tabou. Les parents n’en parlent pas, les mères n’expliquent pas à leurs filles comment calculer leur cycle menstruel.

Mais aujourd’hui, les choses bougent. Beaucoup de filles en discutent. J’ai l’habitude de parler de tout avec mes sœurs, c’est comme ça que je les accompagne. Et je crois que ça a encouragé mes parents, eux aussi, à leur dire ce qu’elles avaient besoin d’entendre pour s’épanouir.

Comment s’est passé le tournage dans les rues de Bangui ? La curiosité suscitée par vos caméras n’a pas posé de difficultés ?

Comme je le disais tout à l’heure, la Centrafrique n’est pas un pays de grand cinéma. Les gens n’ont pas l’habitude de voir de grandes équipes de tournage. La mienne comptait, outre 15 jeunes Centrafricains, dont certains avaient fait CinéBangui [une école de cinéma qui a existé de 2020 à 2022, avant de devoir fermer ses portes, faute de moyens], cinq techniciens français.

Sur le tournage des scènes de rue, il y avait des attroupements et du bruit. Trop de bruit. La présence de Français suscitait aussi beaucoup de curiosité. Un jour, lors du tournage d’une scène dans le centre-ville, j’ai dû demander aux techniciens français de quitter le plateau.

Pour la scène où Robert vend de l’eau sur un marché, on avait prévu 40 figurants. Mais à Bangui, l’information circule vite. On s’est retrouvés avec 100 personnes qui avaient toutes envie d’être filmées. On s’est usé la voix à dire aux gens de ne pas regarder la caméra, de ne pas sourire ! Mais c’était beau, car cela nous a permis aussi de capter plein de petits moments inattendus, très naturels.

Il était important pour moi de tourner à Bangui. C’est ma ville, ma maison. Mon prochain film, je le tournerai aussi à Bangui. J’ai hâte de repartir travailler en Centrafrique. Il y a là-bas plein d’histoires à raconter.


Congo Boy sortira bientôt en France, à une date qui reste à confirmer.

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