Derrière les concerts à guichets fermés, les festivals géants et les expériences immersives, le divertissement marocain compose avec une réalité beaucoup moins visible. Budgets pouvant dépasser le million de dirhams avant même l’annonce d’un artiste, infrastructures insuffisantes, dépendance au sponsoring et prise de risque permanente : les professionnels du secteur décrivent une industrie en pleine croissance, mais encore confrontée à de nombreux défis pour franchir un nouveau cap.
Longtemps perçu comme un simple secteur «événementiel», le divertissement marocain tente progressivement de changer de dimension. Festivals, concerts internationaux, expériences immersives, événements corporate, micro-festivals holistiques ou fan zones géantes : derrière les affiches et les scènes éclairées se cache désormais une véritable industrie, structurée autour de métiers multiples, de modèles économiques complexes et de budgets pouvant atteindre plusieurs millions de dirhams. Mais à mesure que les attentes du public augmentent, les contraintes financières, logistiques et infrastructurelles deviennent, elles aussi, de plus en plus lourdes.
Plus d’un million de dirhams avant même d’annoncer un artiste
«Une industrie du divertissement moderne ne repose pas uniquement sur les artistes. Elle repose aussi sur ses infrastructures», résume Hakim Chagraoui, entrepreneur dans le divertissement et CEO d’OEG (pour Original Events Group), un groupe qui réunit aujourd’hui plusieurs entités complémentaires autour du live entertainment, du cinéma, des médias et des expériences culturelles, notamment Global Entertainment (GE), Cinerji et NRJ Maroc. Hakim Chagraoui dévoile l’envers du décor du divertissement au Maroc. Organiser un grand événement à Casablanca dans une salle d’environ 4.000 places nécessite déjà plus d’un million de dirhams d’investissement avant même l’annonce d’un artiste.
Dans le détail, le coût de location du lieu atteint 260.000 DH. À cela s’ajoutent environ 400.000 DH pour la scène, le son et les lumières, 120.000 DH pour 2.000 chaises, 85.000 DH pour la sécurité et les hôtesses, 90.000 DH de branding et d’impression, 40.000 DH d’assurances et attestations de conformité, ainsi que 100.000 DH de promotion et communication. Total : 1,095 million de DH, sans compter le cachet de l’artiste, les vols, hôtels, transports, catering, backstage, commissions des plateformes de billetterie ou encore les redevances du Bureau marocain des droits d’auteur (BMDA).
Pour Hakim Chagraoui, cette réalité reste largement méconnue du grand public. «Quand un billet est vendu 600, 1.000 ou 1.500 dirhams, beaucoup pensent que cette somme revient directement à l’organisateur ou à l’artiste. En réalité, elle sert à financer toute une chaîne de coûts», explique-t-il. Le dirigeant de OEG rappelle que les spectateurs marocains comparent désormais les productions locales aux standards de Dubaï, Paris ou Londres. Son, lumière, scénographie, sécurité, fluidité des accès, espaces VIP, confort, restauration, expérience digitale : chaque détail pèse aujourd’hui dans le budget final.
Des infrastructures encore insuffisantes
Le principal point de convergence entre les différents acteurs interrogés reste le manque d’infrastructures permanentes adaptées au live entertainment.
«Dans beaucoup de cas, l’organisateur doit quasiment construire une salle temporaire à chaque événement», souligne Hakim Chagraoui. Gradins, backstage, sanitaires, alimentation électrique, espaces VIP, signalétique ou zones food doivent souvent être installés puis démontés en quelques heures seulement. Même constat du côté de Mehdi Ghattas, CEO de Musicana Group, qui co-organise notamment le Festival de Casablanca, plusieurs éditions du Marathon de Casablanca ou encore de grandes fan zones sportives comme l’Africa Fan Zone du Morocco Mall pendant la CAN. «Cette absence d’infrastructures pérennes oblige les organisateurs à recréer des structures éphémères de toutes pièces pour chaque événement. Cela fait exploser les coûts de production et complexifie considérablement la rentabilisation des projets», explique-t-il.
Pour une production d’environ 4.000 personnes, Musicana Group détaille également une structure budgétaire particulièrement lourde. Selon Mehdi Ghattas, la location des espaces démarre à 100.000 DH par jour, tandis que le matériel technique peut atteindre 300.000 DH par soirée. La communication représente à elle seule environ 150.000 DH par événement, alors que les dépenses logistiques — chaises, barrières, installations — démarrent autour de 300.000 DH. À cela, s’ajoutent environ 400.000 DH de cachet artiste avec VHR (Voyage, Hébergement, Restauration), ainsi qu’environ 150.000 DH pour la sécurité et les hôtesses. Au total, Musicana Group estime qu’un événement de cette taille nécessite un budget incompressible d’environ 1,5 million de DH hors imprévus. Cela représente un coût de revient minimal de 375 DH par spectateur avant même toute marge bénéficiaire. «Le risque financier est intégralement porté par l’organisateur», insiste Mehdi Ghattas.
Billetterie, sponsors, hospitalité : la multiplication des revenus devient indispensable
Face à ces coûts, la seule vente de billets ne suffit plus à équilibrer les comptes. Chez OEG comme chez Musicana Group, le modèle économique repose désormais sur plusieurs piliers : sponsoring, hospitalité, food courts, merchandising, expériences VIP, activations de marque ou encore revenus liés à la restauration. «Les sponsors sont devenus essentiels. La billetterie seule ne suffit pas toujours, surtout sur les grands formats», affirme Hakim Chagraoui. Mais là aussi, le marché s’est fortement durci. Les marques exigent davantage de visibilité, plus de données, plus de contenu et un retour sur investissement mesurable.
«L’événementiel ne peut plus vendre seulement un logo sur une affiche», estime le CEO de OEG. Même lecture chez Mehdi Ghattas, qui considère aujourd’hui le sponsoring comme «le véritable poumon financier» des productions d’envergure. Le problème, selon plusieurs professionnels, est que les budgets de sponsoring restent concentrés sur quelques très grandes structures capables d’offrir une forte visibilité médiatique ou de grands volumes d’audience.
«Beaucoup de projets tombent à l’eau»
Derrière l’effervescence apparente du secteur, les échecs restent nombreux. «Oui, beaucoup de projets ne voient pas le jour faute de financement ou parce que le risque économique est trop élevé», reconnaît Hakim Chagraoui. Une météo défavorable, un sponsor qui se retire, un retard administratif, des ventes plus lentes que prévu ou une hausse des coûts techniques peuvent rapidement fragiliser tout un projet. Le dirigeant cite également la lourdeur administrative, le manque de salles intermédiaires, la fiscalité ou encore les difficultés d’accès au financement parmi les principaux freins au changement d’échelle du secteur. Du côté de Musicana Group, Mehdi Ghattas parle lui aussi d’un secteur «extrêmement sélectif», où «le risque zéro n’existe pas». Pour assurer leur pérennité, les agences doivent désormais analyser très finement les attentes du public et les équilibres financiers avant même l’annonce d’un événement.
Casablanca Music Week, fan zones géantes et expériences premium
Malgré ces contraintes, les acteurs du secteur multiplient les projets d’envergure. Hakim Chagraoui rappelle ainsi que OEG a notamment lancé Casablanca Music Week en 2025, présenté comme un festival 100% payant ayant enregistré près de 60.000 entrées payantes. Le groupe développe également une stratégie très intégrée autour du divertissement : concerts internationaux, festivals, spectacles live, expériences premium, billetterie, hospitalité, restauration, médias ou encore cinéma. De son côté, Musicana Group s’appuie sur un modèle mêlant événements grand public et corporate. L’entreprise compte aujourd’hui 22 collaborateurs permanents, jusqu’à 40 emplois indirects selon les projets, une production d’envergure par trimestre et une croissance annuelle moyenne estimée à 25%.
L’autre visage du secteur : les micro-festivals holistiques
À côté des grands concerts et festivals mainstream, un autre type d’événement tente également de se structurer : les micro-festivals bien-être et holistiques. À la tête de Out Loud Productions, une Société à responsabilité limitée à associé unique (SARL AU) créée en 2014 avec un capital initial de 100.000 DH, Amine El Youssefi développe depuis plusieurs années des événements centrés sur la pleine conscience, le bien-être et les expériences «alcohol-free». Celui qui évolue dans le domaine depuis 2010 revendique aujourd’hui une cinquantaine d’événements organisés, avec une structure réduite de deux personnes et une activité encore en phase de développement. Ses productions, qui attirent généralement entre 100 et 150 personnes, mêlent méditation, yoga, breathwork, Qigong, sound healing, danses extatiques ou encore musique organique et tribale. Le prochain «Solo Weekend», organisé dans un écolodge près de Marrakech, prévoit ainsi une jauge volontairement limitée à 100 participants afin de préserver un format intimiste.
Mais pour Amine El Youssefi, le principal défi reste la démocratisation de ce type d’événements au Maroc. «Les gens ne savent pas toujours à quoi s’attendre. C’est encore très novateur ici», explique-t-il.
Le budget d’organisation tourne autour de 60.000 DH, financé principalement par la billetterie, la location des chambres sur place, les stands de vendeurs ou encore la restauration végétarienne. «Pour l’instant, on est souvent à équilibre ou à perte», reconnaît-il. Celui qui a notamment œuvré pour de grands festivals comme Tanjazz, Jazzablanca ou encore le Festival des musiques sacrées de Fès évoque également les difficultés d’accès au sponsoring pour les structures émergentes. «Si on ne se fait pas aider par l’État, par les collectivités ou par des sponsors privés, c’est impossible de survivre plus de deux ans», estime-t-il. Selon lui, la multiplication des festivals et concerts au Maroc crée aujourd’hui une forme de saturation du marché, tandis que les grands opérateurs captent l’essentiel des budgets disponibles.
Une industrie en pleine essor, en quête de changement d’échelle
Malgré les tensions financières, les professionnels restent globalement optimistes sur le potentiel du Maroc. Jeunesse connectée, montée en puissance du tourisme, grands événements internationaux à venir, positionnement géographique stratégique, essor des expériences premium : plusieurs facteurs alimentent les ambitions du secteur.
«Le potentiel du secteur est considérable. Le Maroc peut devenir une destination majeure du divertissement en Afrique et dans la région MENA», affirme Hakim Chagraoui.
Même son de cloche chez Mehdi Ghattas, qui estime que les grands rendez-vous internationaux à venir, notamment la Coupe du monde 2030, vont accélérer la structuration de l’écosystème. Mais pour changer véritablement d’échelle, les acteurs interrogés convergent tous vers la même nécessité : investir massivement dans les infrastructures, professionnaliser davantage les métiers techniques, faciliter l’accès au financement et construire un cadre industriel plus solide autour du live entertainment. Car derrière les scènes géantes, les écrans LED et les shows spectaculaires, le divertissement marocain reste encore une industrie fragile, où chaque événement ressemble parfois à un pari financier grandeur nature.
Rabei Benkiran / Les Inspirations ÉCO
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