Une histoire du cinéma soudanais : l’art comme résistance politique (1/2)

Anan et Abeer Abdulla sont des cinéastes soudanaises et des militantes des droits humains qui s’intéressent à la politique et au changement social à travers leur travail artistique. Elles ont commencé leur carrière d’« artivisme » au début de la révolution soudanaise en 2018 et ont été contraintes de demander l’asile en France en 2022. Leur dernier court-métrage « Survivante » évoque le trauma de la jeunesse soudanaise qui a vécu la révolution, puis la guerre et l’exil. Ce texte est issu d’une présentation qu’elles ont faites lors de la journée d’étude « Cinéma soudanais : défis et résiliences » organisée par le groupe de recherche Arts, Médias, Exils (AME) (IRCAV/Sorbonne Nouvelle)[1] le vendredi 28 mars 2025 à Paris.

Qu’est-ce que l’artivisme ?

L’artivisme associe « art » et « activisme », en utilisant la créativité pour susciter des changements sociaux et politiques. Il s’agit de faire de l’art, qu’il soit visuel, musical, performant ou numérique, pour sensibiliser aux droits humains, à l’égalité des sexes et à la justice sociale afin de créer un changement significatif dans la société.

Contexte historique du cinéma soudanais

L’histoire du cinéma soudanais commence avec la période coloniale. La première projection cinématographique de l’histoire du Soudan a eu lieu en 1912. Le film était un documentaire britannique sur l’ouverture de la ligne de chemin de fer entre El Obeid et Khartoum, qui a été projeté à El Obeid.

Le cinéma est né au Soudan comme un outil de propagande coloniale. Le colonialisme britannique a introduit le cinéma au Soudan grâce à son intérêt pour la documentation des événements politiques, sociaux et militaires. L’objectif des colons britanniques était de documenter ce qu’ils présentaient comme leurs « glorieuses réussites » au Soudan. Une unité appelée « Travelling Cinema Section », une camionnette mobile équipée d’un projecteur, a été créée pour projeter des films dans les zones rurales et les petites villes, afin de diffuser des informations sur le pouvoir royal anglais et de promouvoir l’influence britannique.

Le cinéma « Coliseum » à Khartoum. Source : Elnour.org

En 1935, le « Coliseum Cinema » a été construit à Khartoum, l’une des premières salles de cinéma au Soudan. À l’époque, il n’était pas ouvert au public, mais plutôt réservé à l’élite coloniale et soudanaise. D’autres cinémas ont été créés par la suite dans la capitale, tels que « Halfaya » et « Blue Nile », qui ont permis d’introduire le cinéma à la population soudanaise. A l’époque, les Soudanais·es qui s’asseyaient dans les fauteuils du public regardaient uniquement des films étrangers : ils et elles ne voyaient donc le Soudan et le monde qu’à travers les yeux des étranger·es.

Cette situation a perduré jusqu’en 1949, date de la création de la « Sudan Film Unit » ou « SFU », comme nous aimons l’appeler, qui a constitué un véritable tournant.

La première génération de cinéastes soudanais

Au début des années 1950 est apparue la première génération de cinéastes soudanais, c’est-à-dire les premiers Soudanais à s’être approprié le cinéma pour parler des enjeux du Soudan.

La « Sudan Film Unit » a été fondée pour couvrir l’actualité et produire de courts documentaires au service de la colonisation britannique, à l’aide d’une caméra 16mm. Mais les cinéastes Kamal Mohamed Ibrahim et Gadalla Gubara, qui ont rejoint l’unité, se sont approprié la structure pour produire un véritable cinéma soudanais, en écrivant leurs propres scénarios et en produisant leurs propres films. En 1960, La SFU avait ainsi déjà produit plus de cinquante films, la plupart réalisés par Gadalla Gubara.

Gadalla Gubara sur un tournage. Source : Alnour.org

Grâce aux efforts de Kamal Ibrahim, la section de cinéma itinérante créé par les britannique a été réappropriée par les Soudanais·es, avec pour nouvel objectif de rendre le cinéma accessible à toute la population en organisant des projections dans les zones rurales. Cette première initiative s’inscrit dans un mouvement d’art populaire et engagé pour la société soudanaise. Kamal Mohamed Ibrahim a ainsi écrit aux gouvernements locaux pour les informer de la création du département cinématographique et leur demander de fournir des propositions spécifiques pour produire des courts métrages liés à leurs régions, afin de représenter toute la diversité régionale du Soudan.

Gadalla Gubara sur un tournage. Source : Alnour.org

Certains réalisateurs de l’époque ont réalisé des courts métrages, des documentaires ou des films d’enregistrement. À l’époque, le cinéma était utilisé pour sensibiliser l’opinion publique sur des faits de société : par exemple, le film « Al-Mankub », sorti en 1952, a permis d’attirer l’attention sur l’épidémie de tuberculose qui se propageait à cette période. La SFU a ainsi joué un rôle-clé dans les campagnes de santé contre les épidémies et dans l’éducation agricole, en documentant la culture du coton et en mettant l’accent la lutte contre les parasites. Ces films ont été très efficaces pour sensibiliser les citoyen·nes à des questions de santé publique et de sécurité au travail.

L’Unité disposait également d’un « Département Oral », dont les membres étaient chargés d’expliquer les films projetés dans les camionnettes de cinéma itinérantes au public qui ne savait pas lire.

La deuxième génération de cinéastes soudanais

À cette époque, l’industrie cinématographique ne bénéficiait d’aucun soutien gouvernemental ou institutionnel. Ce manque de soutien, paradoxalement, a entraîné l’essor des films indépendants :

  • En 1970, le premier long métrage soudanais « Amal Wa Ahlam » (« L’espoir et les rêves« ), produit par Ibrahim Malasi, a été l’un des premiers films indépendants ;
  • L’un des grands réalisateurs de cette génération est Tayeb Mahdi, dont les messages artivistes sont illustrés dans des films comme « Aldarih » (1977), qui traite de l’illusion des croyances religieuses et du contrôle qu’elles exercent ;
  • L’une des productions les plus connues de cette génération est le film de Hussein Mamoun Sharif « Aintizae Alkahrman » (1975), qui raconte l’histoire de la ville abandonnée de Sawakin ;
  • On peut citer également « Arbae maraat lil’atfali » (1983), sur l’éducation des enfants handicapés au Soudan ;
  • Ou encore « Almahata » (1989), qui traite du système capitaliste et de son impact sur les communautés pauvres.
Ibrahim Shaddad, Tayeb Mahdi et Manar Al-Hilu, dans le film « Talking About Trees » de Suhaib Gasmelbari (2019)

En 1969, Wesal Musa Hassan est considérée comme la première femme cinéaste, non seulement au Soudan mais dans tout le Moyen-Orient. A 18 ans, elle rejoint la « Sudan Film Unit » et travaille sur plusieurs films en tant que camerawoman.

Journal Hawa, 18 novembre 1969. Titre : « La première femme cinéaste soudanaise ».

Au cours des années 1980, les politiques du gouvernement du dictateur Jaafar Nimeiry n’ont pas soutenu le cinéma, mais ont au contraire imposé une censure stricte sur les films, mise en œuvre par le ministère des affaires religieuses.

En avril 1989, les cinéastes les plus influents de l’époque, comme Ibrahim Shaddad, Tayeb Mahdi et Manar Al-Hilu ont réussi à créer le « Sudanese Film Group », qui visait à sensibiliser la population à la culture, aux questions de société et à la politique. Le réalisateur Suleiman Mohamed Ibrahim, à la tête du Sudanese Film Group, a déclaré : « L’avenir du cinéma soudanais dépend de la liberté d’expression ». Ces réalisateurs mobilisaient explicitement la caméra comme un outil pour résister à la dictature.

Cinéma Al-Haifa à Khartoum, dans le film « Talking about trees » de Suhaib Gasmelbari (2019).

Malheureusement, alors que le cinéma soudanais était en plein développement, le coup d’État du dictateur Omar El-Béshir a mis un frein brutal à cet essor, contrôlant fermement toutes les productions médiatiques et artistiques et arrêtant toutes les personnes soupçonnées d’être des opposant·es politiques.

La troisième génération d’artistes cinématographiques soudanais

Cette troisième génération – la génération actuelle – s’est formée sous le régime des Frères musulmans dans un contexte de suppression de libertés, ce qui a contraint de nombreux cinéastes à produire leurs œuvres en secret.

Malgré la répression très forte, de nombreuses formes de création résistance ont perduré, comme la « Sudan Film Factory », une plateforme de culture cinématographique indépendante, qui rassemble les créateurs soudanais pour renforcer leur capacité de production. Plusieurs films ont réussi à être produits malgré la dictature :

  • « Nyerkuk » (2016) du réalisateur Mohamed Kordofani, qui parle de la vie d’un enfant des rues ;
  • « Beats of the Antonov » (2014) de Hajooj Kuka, qui documente le conflit entre le Soudan et les Forces de Soutien Rapide dans les régions du Nil Bleu et des Monts Nouba, en mettant en lumière le rôle de la musique pour aider les communautés affectées à résister culturellement et spirituellement face au conflit en cours.
Extrait du film « Beast of the Anthonov » de Hajouj Koka (2014)

“L’artivisime” en temps de conflit

Lorsque la révolution a eu lieu en 2018, toutes les formes d’art et d’activisme ont connu un essor spectaculaire, qui s’est traduit par des œuvres d’une immense diversité : les graffitis sur les murs, les poèmes politiques, la musique révolutionnaire… Une nouvelle filmographie a également émergé, permettant de transmettre des histoires de Soudanais·es qui n’avaient pas pu être racontées au cours des 30 dernières années de dictature. Pour la première fois, les cinéastes soudanais·es n’avaient plus besoin de se cacher, et étaient fièr·es de se présenter comme artistes. Quelques exemples de films produits pendant la révolution :

  • « A Tour in the Republic of Love » (2020) réalisé par Mohamed Kordofani, sur le sit-in devant le siège du commandement général des forces armées pendant la révolution ;
  • « Khartoum Offside » (2019), un documentaire de la réalisatrice Marwa Zein sur les débuts du club de football féminin à Khartoum.
Affiche du film « A Tour in the Republic of Love » de Mohamed Kordofani

Lorsque la guerre a commencé le 15 avril 2023, le rôle des artistes soudanais·es a changé. Il est maintenant de notre devoir, en tant qu’artistes et activistes, de documenter et de mettre en lumière le conflit en cours. Nous utilisons la photographie et l’art visuel pour montrer l’impact catastrophique de la guerre et représenter notre identité soudanaise de manière créative. Notre objectif est de s’assurer que le monde sache que notre guerre n’a pas été oubliée de la communauté internationale, mais intentionnellement ignorée. Grâce à notre art, nous rendons impossible le fait d’ignorer nos souffrances. Notre rôle est aussi d’humaniser les victimes de la guerre, montrer les vies des êtres humains derrière les chiffres. Deux exemples nous semblent très inspirants :

  • Nas Shagala est une campagne d’impact social de la jeunesse soudanaise qui vise à documenter les histoires et les luttes du peuple soudanais pendant la guerre par le biais de films documentaires ;
  • Ayin Network est un groupe de journalistes activistes, qui couvre les événements dans les zones du Soudan rendues les plus inaccessibles à cause du conflit, notamment au Darfour et dans les montagnes Nouba, difficiles d’accès pour les autres médias. Ils réalisent majoritairement des reportages, mais ont également produit quelques films documentaires.
« Pedal of survival : Cycling through conflict », court-métrage de l’association « Nas Shagala » (2024).

Conclusion

L’histoire du cinéma au Soudan nous montre que depuis ses débuts, le cinéma soudanais s’est toujours constitué comme un « artivisme », un art né et développé dans le conflit qui a toujours été mobilisé comme outil de résistance. A cause de la particularité de l’histoire soudanaise traversée par les guerres, les révolutions et les dictatures, il est impossible de dissocier la politique de la vie quotidienne. Ainsi, tous les films soudanais parlent du contexte politique, que ce soit de manière explicite ou de manière subtile. Depuis la première génération qui a travaillé pour le changement à partir de l’échelle locale, la deuxième génération qui a lancé l’industrie cinématographique indépendante et la troisième génération qui a travaillé dans des circonstances misérables et dans la clandestinité, le cinéma soudanais a continué et continuera de lutter pour transmettre les histoires qui n’ont pas été racontées.

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Par Abeer et Anan Abdulla

Traduction : Equipe de Sudfa

[1] Pour en savoir plus sur ce programme de recherche : https://ircav.fr/event/cycle-de-films-et-journee-detudes-cinema-soudanais-defis-et-resiliences/

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