Une junte dépassée, des Russes inefficaces, des jihadistes et des rebelles surpuissants… Comment le Mali se retrouve au bord du gouffre
Le Mali plonge un peu plus dans le chaos. Dans une série d’attaques inédite par son ampleur lancée samedi 25 avril, les jihadistes du Jnim (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et les rebelles touareg du FLA (Front de libération de l’Azawad) ont visé les positions de la junte au pouvoir dans plusieurs villes importantes du pays, menaçant désormais la capitale, Bamako. Parmi les victimes de ces offensives figure le ministre de la Défense, Sadio Camara.
La mort de l’un des hommes clés du régime illustre l’affaiblissement d’une junte militaire arrivée au pouvoir par la force en 2020 en promettant notamment de mettre fin à de telles violences. « Le pays est aujourd’hui dans le noir total », a dénoncé sur RFI, lundi 27 avril, l’universitaire et opposant malien Etienne Fakaba Sissoko. Franceinfo revient sur les raisons qui ont entraîné l’Etat du Sahel au bord du gouffre.
La stratégie de la junte en échec
Après avoir pris la tête du pays à la suite d’un double coup d’Etat (durant l’été 2020 puis au printemps 2021), la junte militaire avait justifié son action par l’incapacité des autorités à vaincre les violences terroristes dont le pays était victime depuis de nombreuses années. Assimi Goïta, nouvel homme fort du Mali, avait alors prôné un programme de reconquête des territoires perdus.
Sa stratégie passait par la rupture vis-à-vis des alliés traditionnels de l’Etat, dont les forces françaises, appelées à l’aide par Bamako en 2013, et poussées à quitter le pays près d’une décennie plus tard. Rejetant l’opération Barkhane, le pouvoir malien a préféré miser à partir de 2022 sur les mercenaires russes de Wagner, puis sur l’Africa Corps, organisation paramilitaire directement dirigée par Moscou.
La junte a ainsi « refusé de discuter avec les terroristes, ce qui est en soi peut-être un héritage français, alors qu’il y a eu ce dialogue dans d’autres pays », pointe Caroline Roussy, directrice de recherche à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques). Les militaires ont pu se targuer de quelques succès, notamment en 2023, avec la reprise de Kidal, ville longtemps aux mains des rebelles touareg de l’Azawad (région qui englobe le nord du pays). Toutefois, les échecs se sont multipliés, du blocus jihadiste de Tombouctou à la crise des carburants due à l’action du Jnim. Mandaté par l’ONU, l’expert indépendant Eduardo Gonzalez a fait état, dans un rapport daté de février, d’« une extension géographique continue de la présence et des actes de violence des groupes extrémistes violents ».
Surfant sur le mécontentement de la population au moment de son coup de force, la junte malienne n’a, par ailleurs, pas agi pour apaiser cette colère, ajoute Caroline Roussy. « A part le militaire, qu’est-ce qu’ils ont mis en place en matière de développement ? Quand les paysans du Macina [dans le centre du pays] disaient subir les effets pervers de la corruption et du clientélisme des agents de l’Etat, est-ce qu’ils ont essayé de les écouter ou de répondre aux attentes de populations, qui se sont alors radicalisées, sans lien nécessaire avec l’islam ? »
« La junte a fait le choix du tout militaire qu’elle reprochait pourtant à l’opération française Barkhane. »
Caroline Roussy, directrice de recherche à l’Irisà franceinfo
La série d’attaques survenue samedi « n’est pas du tout une surprise », résume Mathieu Pellerin, chercheur au centre Afrique de l’Institut français des relations internationales. Le spécialiste du Sahel estime que la « marge de manœuvre de la junte est désormais très faible ». Interrogé par RFI, Etienne Fakaba Sissoko, universitaire et opposant au pouvoir militaire, voit dans ces offensives un symbole de l’échec total de la junte : « Kati est le cœur militaire et politique du régime. Kidal, c’est le symbole du récit officiel, de la reconquête du territoire brandie depuis 2023. »
L’action des forces russes jugée insuffisante
L’affaiblissement de la junte est accentué par le retrait en cours de l’Africa Corps d’une partie du nord du pays. Tout comme Wagner, qu’il a remplacé en 2025, le groupe paramilitaire russe n’a jamais réussi à résoudre les problèmes de sécurité du pays, malgré « un nombre incalculable d’opérations », souligne Mathieu Pellerin, et ce, face à des « groupes déjà rodés à la guerre asymétrique ».
Dans un rapport paru en août 2025, l’ONG américaine The Sentry dénonçait déjà l’action de Wagner, évoquant une « débâcle ». « Le commandement (…) a fait preuve d’une certaine réticence à intervenir militairement – même dans les cas où la capitale est directement menacée – sans avoir d’abord des assurances de compensation financière », écrit l’organisme, pour qui les Russes ont « plutôt créé des bouleversements au sein de l’armée malienne et provoqué également des divisions au sein de la junte ».
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Wagner a par ailleurs accentué le chaos dans le pays en multipliant les exactions contre la population, selon différentes organisations. En 2025, le collectif de journalistes Forbidden Stories a accusé les mercenaires d’avoir « kidnappé et détenu des centaines de civils sur d’anciennes bases de l’ONU et dans des camps militaires partagés avec l’armée malienne ». Trois organisations, dont la Fédération internationale pour les droits humains, ont récemment déposé une plainte devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples pour des violences imputées aux forces armées maliennes et au groupe Wagner.
« Avec l’arrivée d’Africa Corps, les violences contre les civils ont redoublé d’intensité », affirme Mathieu Pellerin. « L’effet est toujours le même : plutôt que de terroriser les proches des victimes, cela les pousse à prendre les armes à leur tour. » Désormais, les Russes « ne vont plus beaucoup sur le terrain », selon Caroline Roussy. La chercheuse les décrit surtout comme des « gardes prétoriennes des gouvernants », auxquelles s’ajoutent des armes fournies au régime.
Des groupes terroristes et rebelles de plus en plus puissants
Début 2013, déjà, les jihadistes semblaient en passe de prendre le pouvoir au Mali, après avoir pris le contrôle du nord, notamment à Tombouctou, Kidal et Gao. L’intervention de la France avait permis de repousser l’offensive et de libérer les villes. Mais les forces de l’opération Barkhane avaient échoué à mettre fin aux violences terroristes, engendrant un ressentiment de la population contre les milliers d’hommes envoyés par Paris.
Comme les troupes françaises à l’époque, la junte se trouve ces dernières années aux prises avec une « menace de type asymétrique, la plus complexe à affronter », observe Caroline Roussy. Elle fait face à « des ennemis qu’on ne connaît pas », qui se sont réorganisés de manière souterraine.
La tâche s’avère d’autant plus ardue que le Jnim a uni ses forces aux rebelles touareg du FLA. Cette entente « peut surprendre », observe la directrice de recherche de l’Iris, puisque les objectifs diffèrent. Les jihadistes ont des visées nationales et entendent instaurer la charia dans l’ensemble du Mali, tandis que le FLA souhaite que l’Azawad fasse sécession. Un tel rapprochement ne constitue pas pour autant une première, ajoute Caroline Roussy, qui cite une alliance similaire en 2012, là encore pour mieux combattre le pouvoir en place.
Les deux groupes peuvent compter sur des ressources significatives. S’ils ont échoué à conserver Kidal en 2023, les rebelles du FLA « n’ont perdu que de très peu d’hommes et de moyens matériels », explique Mathieu Pellerin. De leur côté, les groupes jihadistes ont renforcé leur arsenal, au fil des attaques, en récupérant le matériel militaire de l’armée malienne.
Les événements du week-end ne sont que « le reflet de l’ancrage territorial exponentiel du Jnim ces dernières années », constate Mathieu Pellerin. « A Gao, l’état-major de l’armée malienne était en alerte depuis dix jours quant à l’imminence d’une attaque de grande envergure », sans pouvoir l’en empêcher.
Les jihadistes et touareg semblent désormais se rapprocher de Bamako, où des explosions ont été encore entendues près de l’aéroport lundi soir, selon le correspondant de l’AFP. Le chef du régime, Assimi Goïta, n’a pas pris la parole depuis les attaques. Ses deux alliés en Afrique, le Burkina Faso et le Niger, pays tenus par les militaires, n’ont pas réagi, malgré une alliance défensive unissant les trois Etats.
Caroline Roussy met toutefois en garde contre toute conclusion hâtive : « Je lis un peu partout que la junte va tomber. On n’y est pas encore. Il faudrait pour cela que les forces de défense et de sécurité décident de se soulever. » Mathieu Pellerin précise que « des tractations sont en cours à Bamako entre différentes factions de l’armée ».
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