Une radio du Nouveau-Brunswick diffuse par erreur une chanson créée par l’IA

La radio communautaire CKRO-FM, au Nouveau-Brunswick, a diffusé la semaine dernière une chanson entièrement générée par l’intelligence artificielle (IA). Il s’agirait de la première fois qu’un titre créé ainsi est diffusé par une radio communautaire au Canada francophone. Des acteurs de l’industrie réclament une réglementation.

La chanson Je m’offre à toi et le personnage fictif d’Océanne Chamberland, une artiste virtuelle québécoise à qui on attribue la chanson, ont tous les deux été créés à l’aide d’une intelligence artificielle pilotée par Pierre Côté, fondateur de l’entreprise RTA Intelligence.

Selon lui, la diffusion en onde sur CKRO-FM le 14 février de Je m’offre a toi symbolise une ouverture vers de nouvelles formes d’expression artistique. Il qualifie la diffusion d’étape historique pour l’industrie musicale.

Mais le directeur général de CKRO-FM, Michel Jacob, est loin d’être du même avis. Selon lui, personne au sein de la radio communautaire n’était au courant qu’il s’agissait d’une création numérique au moment de la diffusion.

Avoir su que l’intelligence artificielle était là-dedans, vu notre philosophie, la musique n’aurait pas été sélectionnée, assure-t-il.

Un micro dans le studio principal de CKRO, à Pokemouche. La radio communautaire diffuse en français dans la Péninsule acadienne. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Après la diffusion, la radio a rapidement retiré la chanson de sa sélection. Michel Jacob est catégorique : ce type de produit n’a pas sa place à CKRO.

Ce n’est pas la philosophie de CKRO. Notre mission, c’est d’accompagner notre communauté, d’accompagner nos artistes d’ici, et laisser la place aux artistes d’ici. Et ça, on peut dire que ç’est passé dans les craques, lance-t-il.

On a assez de diversité musicale en Acadie, et au Canada de différentes communautés francophones, qu’on n’a vraiment pas besoin de ça.

Une citation de Michel Jacob, directeur général de CKRO-FM

Michel Jacob souligne que le coordonnateur du magazine Palmarès PRO de l’ADISQ a communiqué avec la directrice musicale de CKRO-FM suite à la diffusion de la chanson.

Eux autres n’ont plus ne savaient pas [qu’il s’agissait d’une chanson créée par l’intelligence artificielle]. Donc ç’a été comme une surprise. On dirait que ç’a été un ballon d’essai, avance Michel Jacob.

Comment cette chanson s’est-elle retrouvée là?

Si Je m’offre a toi a réussi à faire son chemin jusque sur les ondes de CKRO-FM, c’est que Pierre Coté a téléversé sa création sur la plateforme 45Tours, qui assure la promotion des nouveautés musicales en les distribuant numériquement auprès des radios francophones du Canada.

La compagnie de diffusion 45Tours n’avait pas affiché l’information comme quoi il s’agissait d’une musique provenant de l’intelligence artificielle, indique Michel Jacob.

La page d'accueil du site 45tours.

45Tours permet aux artistes et maisons de disque de mettre leur musique à la disposition des radios pour les télécharger depuis cette plateforme numérique.

Photo : Radio-Canada

La propriétaire de l’entreprise 45Tours, Andrée Ménard confirme qu’elle n’était pas non plus au courant qu’il s’agissait d’une musique créée à l’aide de l’IA.

Ce sont les yeux brillants d’Océanne sur sa fiche descriptive, également créée par IA qui l’aurait trahie. Un responsable de programmation de l’ADISQ aurait communiqué avec 45Tours après la diffusion pour signaler ses doutes sur l’existence de l’artiste.

Dès que c’est arrivé, on a tout de suite signalé la chose à l’ensemble des radios, dit Andrée Ménard.

Après avoir confirmé les dires, 45Tours a indiqué un rectificatif de présentation sur la fiche créative du produit, précisant qu’il s’agit d’une création par l’intelligence artificielle.

Nous, maintenant, une fois qu’on a avisé les radios, le reste, chacune des radios, selon les politiques internes de chacun, va décider de ce qu’elle fait avec la proposition, note Andrée Ménard.

La diffusion de cette chanson a poussé Andrée Ménard a communiquer avec les entreprises Mediabase, Cogeco et Bell.

C’était à l’ordre du jour partout. Ça fait partie du contentieux de chacune des grandes chaînes, dit-elle. Qu’est-ce qui fait qu’une musique pourrait être de facto reconnue comme produit de l’intelligence artificielle? Je ne sais pas qui va répondre à ça.

Une application radio d'une station détenue par Cogeco Média.

Cogeco Média dispose de 21 stations de radio et dessert une bonne partie du Québec.

Photo : Radio-Canada / Daniel Thomas

À la connaissance d’Andrée Ménard, c’est aussi la première fois qu’une chanson faite à l’aide d’une intelligence artificielle est téléversée dans le système 45Tours. Je serais bien naïve de penser qu’il n’y en a pas eu d’autres et qu’on ne les a pas repérées, parce que ce n’est pas simple, dit-elle.

Pour un pare-feu dans l’industrie

Selon le directeur général de l’organisme Musique NB, Jean Surette, cet incident crée un précédent et démontre le manque de pare-feu face à l’IA dans l’industrie musicale canadienne, tant sur les plateformes de diffusion que chez les radios communautaires.

Dans les systèmes, il n’y a pas encore de mécanisme pour flagger l’IA, dit-il. C’est comme un terrain inconnu. On ne sait pas encore où on va aller avec s’il n’y a pas assez de discours ou de réflexion au niveau du public à ce niveau-là, les gens ne sont pas là du tout.

Jean Surette dans les studios de Radio-Canada Acadie

Jean Surette, directeur général de Musique NB. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / André Maillet

Michel Jacob de CKRO reconnaît que les radios communautaires ne sont pas prêtes. Il juge que la diffusion par erreur va peut être faire l’effet d’un électrochoc et pousser toute l’industrie a réfléchir rapidement à ce sujet.

Je m’attends à un certain retour de l’industrie pour voir de quelle façon on peut améliorer ou au moins, mettre des chiens de garde, parce que ça, habituellement, ne rentre pas chez nous. On est les premiers au Canada, mais, que voulez-vous? Après ça, je pense que ça va juste faire réveiller les gens, poursuit-il.

Un produit canadien?

Pour sa part, le créateur de la chanson croit qu’Océanne Chamberland enrichit le contenu canadien francophone tout en valorisant la diversité culturelle sur les ondes locales.

Pierre Côté estime que « l’artiste numérique » peut être perçue comme une opportunité pour augmenter la quantité de chansons francophones sur les ondes de radio canadiennes francophones qui ont de la difficulté à faire leur quota, parce qu’Océanne Chamberland, c’est un produit à contenu canadien.

Un concept que Jean Surette rejette catégoriquement. Ce n’est pas à cause que tu as créé un algorithme et que tu as fait du codage que ça devient une œuvre, dit-il.

Jean Surette croit que le passage d’Océanne Chamberland sur les ondes de CKRO-FM deviendra un exemple pour la revendication d’une meilleure réglementation sur la place des créations par l’IA dans l’industrie musicale.

Même si c’est à un niveau local et communautaire, c’est un exemple de ce qui pourrait se passer, note-t-il. On sait que c’est un enjeu et quelque chose dont l’industrie a besoin d’être au courant.

Il estime qu’il est plus qu’important que des mécanismes légaux soient mis en place pour encadrer les questions de la présence de l’IA dans l’industrie musicale franco-canadienne.

Dans une déclaration écrite à Radio-Canada, le CRTC indique que des consultations publiques se tiennent jusqu’au 7 avril sur des thématiques entourant l’IA, compte tenu de ses récentes percées.

La consultation touche entre autres sa diffusion radiophonique canadienne et la transparence de son utilisation pour la production et la distribution du contenu audio.

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