« Nation cannibale » : In Koli Jean Bofane passe au crible les horreurs vécues par le Congo et Haïti
In Koli Jean Bofane, né en République démocratique du Congo, vit à Bruxelles. Le héros de son dernier livre est un écrivain congolais médiocre, libidineux, en mal d’inspiration, nommé Faust Losikiya. Poursuivi pour harcèlement sexuel, il atterrit à Port-au-Prince (Haïti), en plein Salon du livre.
L’île est dévastée par la guerre des gangs, les kidnappings et les trafics d’organes, cette forme moderne de cannibalisme. Des écrivains, venus d’Europe, d’Afrique et du continent américain, tous dûment reconnaissables, viennent à peine de débarquer et tous tournent le dos à Faust Losikiya. Alain Mabanckou, son voisin de palier du Congo-Brazzaville, le met lui aussi en garde.
Faust « le porc » n’en a cure. Il se renfrogne même davantage, lorsqu’il voit le stand de Dany Laferrière noir de monde. En panne d’inspiration, quasi traqué, Faust est à Haïti dans un seul but : compléter les recherches pour son prochain livre, une somme sur les liens entre le Congo et Haïti, première République noire au monde.
Mal à l’aise, incapable de réfréner sa libido, il arpente les rues de la capitale, croise deux vieux amis, le journaliste et écrivain haïtien Milcé et le Congolais Freddy Tsimba, qui sculpte ses œuvres à l’aide de douilles récupérées sur les champs de bataille de sa terre natale.
Maître dans l’art de la (dé)composition
Après avoir commencé son roman à l’ère #MeToo, avec sa flopée de personnages réels ou imaginaires, l’auteur de Nation cannibale abat son jeu peu à peu. In Koli Jean Bofane, passé maître dans l’art de la (dé)composition, nous transporte, depuis Haïti arpentée en tous sens jusqu’au nord-est du Congo, région en proie aux pires exactions. C’est là-bas, du côté de Goma, que les soldats rwandais et ougandais tuent, pillent, se goinfrent. La nation cannibale du titre, c’est elle !
On exploite le sous-sol pour en extraire les métaux précieux qui servent à faire fonctionner nos portables et l’intelligence artificielle (IA). Chimiste dans l’âme, In Koli Jean Bofane décrit l’appétit vorace des hommes, la puante comédie d’un monde désespérant. Ses portraits criants de vérité semblent brossés à main levée.
Il met le doigt sur l’éternelle tragédie africaine, toujours à l’instigation des grandes puissances. Il dénonce ces zones de non-droit, propices à tous les trafics. Il scande les lettres « U, CO et CU » (uranium, cobalt, cuivre), maîtres-mots du système de prédation. Le premier est chargé de « la fission nucléaire », le second sert à alimenter les hautes technologies, le troisième est « voué à la fabrication des munitions et au transport de l’électricité ».
Du côté d’Haïti, la nuit se détraque. Devenue le jouet de climatologues foireux, apprentis sorciers de l’IA, elle dure plus que de raison. Le jour a disparu. Pendant ce temps, au Congo, à nouveau, un président déchu, ancien pasteur devenu catcheur, fait appel à des faiseurs de pluie pour épater ses futurs électeurs, tandis qu’un vieux militaire à la retraite, Molili, 114 ans au compteur, faiseur de pluie par intérim, reprend du service. Il aura connu la Première Guerre mondiale, coupé des mains au temps du roi des Belges, désossé le corps martyr de Patrice Lumumba (1925-1961) après qu’il a été jeté dans un bain d’acide…
La figure de la Mort, bien sapée en tailleur Chanel
In Koli Jean Bofane excelle dans les descriptions d’une violence indicible. Il plonge droit le lecteur dans l’horreur, en ramène des scènes épiques, horrifiques, voire très énervées, telle cette frénésie de danse sous l’influence du rhum. On croise la figure de la Mort, bien sapée en tailleur Chanel. On assiste même à la zombification d’un climatologue homosexuel, enterré vivant, déterré puis fouetté…
Sans oublier une joute oratoire mémorable chez Lyonel Trouillot, surnommé « le poète vivant », lors de la dernière soirée des écrivains sur l’île, où l’on croise tout le monde ; les Haïtiens bien sûr, de James Noël à Frankétienne, qui vient de nous quitter, en passant par Kettly Mars et Makenzy Orcel, mais aussi le Togolais Sami Tchak, deux jeunes Congolais (Fiston et Blaise), plus le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr qui cherche In Koli Jean Bofane ! Une note en bas de page précise que ce dernier est un « écrivain congolais, né à Mbandaka (RDC), sur la ligne de l’équateur, le 24 octobre 1954, un dimanche à midi ».
Si l’action passe sans coup férir du Congo à Haïti, c’est parce que les liens entre ces deux territoires ne sont plus à faire. Ne sont-ils pas reliés par l’histoire tragique de leurs peuples respectifs, nous dit Bofane ? Les populations kongos ont été les premières à débarquer sur l’île, dans les cales des navires négriers.
Nation cannibale, d’In Koli Jean Bofane, Denoël, 348 pages, 22 euros
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