Avec Fela Kuti, le musicien a révolutionné la musique d’Afrique de l’Ouest dans les années 60, électrifiant le highlife, cette fusion de polyrythmies traditionnelles, de funk, de calypso et de jazz. Ebo Taylor avait 90 ans.
Ebo Taylor sur scène en juillet 2014. Photo Judith Burrows/Getty Images
Publié le 09 février 2026 à 11h03
Moins connu que son compère nigérian Fela Kuti, il faisait partie de ces légendes africaines émergées en Occident sur le tard, mais il continuait d’incarner le panache et l’inventivité d’un certain âge d’or musical en Afrique de l’Ouest. Ebo Taylor, prophète flamboyant du highlife ghanéen et précurseur de l’afrobeat dans le Accra des seventies, est mort samedi 7 février, tout juste un mois après avoir célébré ses 90 ans. Retiré de la scène, la dernière fois que nous l’avions vu jouer, lors d’un festival parisien, à l’aube de ses 80 ans, il en avait encore sous la pédale : la verve intacte et le sourire inextinguible sous l’éternel chapeau, accompagné par les musiciens ultra funky de son Saltpond City Band, il avait fait valser ce soir-là quelques vertèbres (et pas seulement les siennes) sur la piste de danse.
Funk, soul, jazz, calypso et reggae caribéen, couleurs latines… Ebo Taylor aura tout injecté dans son highlife. En l’électrifiant, il l’aura par ailleurs fait passer dans une autre dimension. Il sera pourtant toujours resté fidèle aux polyrythmies traditionnelles de son enfance, fondatrices du genre. Rien ne l’y destinait plus qu’un autre, si ce n’est le folklore particulièrement vivace de Cap Coast, son village natal, bastion de l’ethnie fanti, et de Saltpond City, la ville où il a passé sa vie. C’est là, sur la Côte de l’or, qu’infusa le highlife, créolisation de chants choraux, de rythmes locaux passés par un filtre cuivré et d’embruns atlantiques ramenés par les marins. L’insistance de ses parents, fervents catholiques, pour qu’il fréquente la chorale de l’église et apprenne le piano sur l’orgue familial, fit le reste.
Premiers big bands dans les années 50
L’adolescent opta finalement pour la guitare électrique et se lança à groove perdu dans la vie de musicien, au sein des premiers big bands des années cinquante. Avec les Stargazers, il tourna ainsi dans toute la région, profitant du souffle de liberté et de créativité dans l’Afrique de l’Ouest pré-indépendance, en 1957 pour le Ghana. En 1962, le chanteur et guitariste autodidacte partit étudier la composition en Angleterre. Dans le Swingin’London des sixties, il retrouva le Nigérian Fela Kuti. Tous deux multiplièrent les jams sur Oxford Street. Geeks de musique américaine, ils passèrent des nuits à disséquer les disques de Miles Davis, Charlie Parker et John Coltrane. Le Ghanéen se consuma de son côté pour des guitaristes comme Wes Montgomery, George Benson ou Chuck Wayne.
À son retour au Ghana, en 1965, Ebo Taylor mit d’abord ses talents d’arrangeur et de compositeur au service d’autres musiciens. Tel le chanteur Pat Thomas, alter ego dont il allait par la suite régulièrement croiser la route. Puis affirma sa singularité en solo. Vétéran de l’amplification, il fusionna highlife et jazz. Il fut aussi l’un des premiers à en politiser les messages, en embrassant notamment la cause panafricaniste. Le voisin Fela Kuti en prit de la graine pour son afrobeat. À son tour, l’ami Ebo piocha dans la transe yoruba made in Lagos, pour en concocter une version funky bien à lui, moins révoltée que l’afrobeat, plus joyeuse, plus sensuelle, plus sautillante.
Morceau fleuve de dix-sept minutes
Dans les années 70, Ebo Taylor enregistra ainsi quelques pièces d’anthologie. L’album My Love and Music (1976), le pétaradant Heaven (1977), morceau vénéré au Ghana, ou encore le très swingueur Twer Nyame (1978), morceau fleuve de dix-sept minutes déroulé sur un orgue en douce transe, ne devinrent pourtant mythiques pour les mélomanes occidentaux que trente ans plus tard, quand des labels comme Soundway, Strut Records ou Superfly Records rééditèrent ces merveilles dénichées par quelques diggers avertis.
L’album Love and Music (2010), réalisé avec l’Afrobeat Academy de Berlin, fut le premier distribué à l’international. Le monde découvrit alors l’irrésistible papy ghanéen et ses polyrythmies immortelles. Dans la foulée, le vétéran tourna dans le monde entier. Dans l’été caniculaire de 2010, le vaillant septuagénaire, particulièrement déchaîné, porta le public parisien de la Bellevilloise à ébullition et fit transpirer la piste. Il fut du même coup reconnu comme une figure clé du revival afrobeat.
Sa créativité, reboostée par cette renaissance tardive, engendra par la suite un album comme Yen Ara (2018), produit par Justin Adams. Dans un mélange exubérant y exultent, pêle-mêle, les anciens chants de victoire des guerriers de l’Empire ashanti et le funk radieux des seventies, le jazz en fanfare et les nappes de réverbe, les slogans militants (Poverty no Good) et les principes de vie sans âge (Mind your Own Business), mais aussi quelques rythmes reggae et couleurs disco.
Plus récemment, Ebo Taylor profita de son premier voyage aux États-Unis, à 88 ans, pour travailler avec Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad, sur le 22e volume de leur collection Jazz is Dead (janvier 2025) : un manifeste d’afro funk stellaire enregistré avec des jazzmen californiens et des musiciens de son Family Band (dont son fils, Henry Taylor). Diminué par un accident cérébral, le géant de la musique ghanéenne n’y jouait pas de guitare, mais y posait ça et là sa voix rauque sur des tricots remuants, pour chanter l’amour et la spiritualité. Baignées de groove et de sérénité, ses incantations éthérées sonnent rétrospectivement comme le plus tendre des adieux.
À lire aussi :
Fela, l’agitateur de l’afrobeat en 10 titres essentiels
Crédit: Lien source


Les commentaires sont fermés.