Par AG AHMEDOU MOHAMED
La décision du régime de la junte militaire malienne de retirer leur reconnaissance à la souveraineté du Sahara occidental pour s’aligner sur la position du Maroc marque un basculement majeur. Derrière ce repositionnement, présenté comme stratégique, se dessinent pourtant de profondes contradictions diplomatiques, des tensions géopolitiques accrues et des risques socio-économiques tangibles pour le pays.
Une géographie que la diplomatie ne peut ignorer :
Il est une réalité que ni les déclarations politiques ni les repositionnements diplomatiques ne peuvent effacer : la géographie.
Le Mali partage plus de 1400, voir 1500 kilomètres de frontière avec l’Algérie. Aucun kilomètre avec le Maroc.
Ce fait impose une évidence stratégique : on peut changer d’alliances, mais on ne change pas de voisin. La relation avec Alger ne relève pas d’un choix conjoncturel, mais d’une nécessité structurelle. Dans les traditions sahéliennes comme dans la culture islamique, le voisin occupe une place centrale, presque familiale, parfois assimilée à un quasi-héritier.
Fragiliser cette relation revient à exposer le Mali à plusieurs risques, dont le premier sont les multiples risques sécuritaires, dans un contexte de lutte contre les groupes armés, le second risque est économique, à travers les échanges transfrontaliers et le troisième concerne les sociaux, notamment dans les régions du Nord dépendantes de ces flux.
Dans ce contexte, le repositionnement de Bamako peut être interprété comme une rupture, ou, à tout le moins, une prise de distance aux conséquences potentiellement lourdes.
Une rupture avec l’héritage diplomatique malien :
Depuis l’indépendance, le Mali s’était forgé une doctrine claire : soutenir les luttes de libération et défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes à travers une politique neutre de non alignement.
Cet héritage, incarné par Modibo Keïta et prolongé par des figures comme Baremâ Bocoum, s’inscrivait dans une cohérence historique et idéologique forte, en phase avec les principes de l’Organisation des Nations unies.
Or, le soutien au plan d’autonomie marocain, qui ne repose pas sur un référendum d’autodétermination, apparaît en contradiction directe avec ce socle doctrinal.
Cette inflexion soulève une question centrale où le Mali renonce-t-il à un principe fondateur de sa diplomatie ?
Pour certains observateurs, cette décision est plus qu’un ajustement stratégique, c’est à dire elle constitue une rupture symbolique, au point que l’on évoque une trahison de l’héritage politique national.
Accusations contre Alger : une lecture à géométrie variable ?
Les autorités maliennes accusent régulièrement l’Algérie d’ambiguïtés, voire de complaisance, à l’égard de certains groupes armés.
Ces accusations, graves, méritent d’être étayées. Mais elles posent aussi un problème de cohérence.
Car dans le même temps, des éléments sahraouis pro-marocains, notamment d’anciens membres du MUJAO, ont été associés à des groupes comme l’État islamique au Grand Sahara (EIGS dont ils en sont les fondateurs de ce mouvement terroriste et impliqués dans des violences massives.
Dans la région de Ménaka,et Gao depuis 2018, jusqu’aux crimes de 2022 où ils ont rayé de la carte plusieurs villages dans les secteurs d’Anderboukane, Inekar, Tidermene , Tamalate et Inchinane. Ils ont également commis et continuent commettre des massacres sur des unités entières des Forces armées maliennes (FAMa) sans oublier qu’ils ont décimées des milliers de civils des armées partenaires de la région ont également été ciblées telles que celles du Niger et du Burkina Faso qui ne font plus frontière avec le Mali à cause de l’EIGS.
Dès lors, pointer un acteur tout en passant sous silence d’autres dynamiques pose la question d’une lecture sélective et très simpliste du phénomène terroriste.
Une diplomatie crédible suppose une analyse équilibrée, sans alignement implicite ni angle mort stratégique.
Un rapprochement avec Rabat aux bénéfices incertains :
Le rapprochement avec le Maroc s’inscrit dans un contexte régional en mutation, marqué par des recompositions d’alliances.
Mais ses bénéfices concrets pour le Mali restent, à ce stade, limités.
Sur le plan économique :
les secteurs bancaires et des télécommunications devraient surtout profiter au Maroc.
l’asymétrie structurelle entre les deux économies limite les retombées pour Bamako.
Sur le plan migratoire :
la question de l’AVEM (autorisation de voyage électronique vers le Maroc) reste entière
sa suppression paraît peu probable, notamment en raison des enjeux liés aux financements européens de la lutte contre l’immigration irrégulière
Ainsi, les annonces politiques pourraient relever davantage de l’effet d’affichage que d’une transformation structurelle des relations bilatérales.
Le risque d’une fracture interne silencieuse :
Au-delà des considérations diplomatiques, les conséquences pourraient être particulièrement sensibles dans le nord du Mali.
Plus de trois millions de Maliens vivent, directement ou indirectement, de l’économie informelle liée aux échanges transfrontaliers avec l’Algérie.
Fragiliser ces circuits, c’est :
– priver ces populations de revenus essentiels
– accentuer le sentiment d’abandon
– renforcer les discours séparatistes déjà présents
Dans un contexte où les équilibres territoriaux restent précaires, une telle évolution pourrait raviver des tensions profondes.
Une diplomatie sans cap ?
Au regard de ces éléments, la décision malienne apparaît à certains comme une gesticulation diplomatique, davantage guidée par des considérations politiques immédiates que par une vision stratégique cohérente.
Le risque est double :
détériorer une relation essentielle avec l’Algérie
sans pour autant obtenir de gains substantiels auprès du Maroc
Une diplomatie efficace ne peut se construire ni dans l’improvisation, ni dans la contradiction.
Bonjour la résolution 2797 :
La Résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies s’inscrit dans la continuité des efforts internationaux visant à parvenir à une solution politique réaliste, pragmatique et durable au différend du Sahara occidental, en réaffirmant le cadre du processus onusien fondé sur le compromis. Elle rappelle avec constance le principe de l’autodétermination, entendu non comme un mécanisme rigide, mais comme un aboutissement négocié respectant les réalités politiques et sécuritaires régionales. Dans cette perspective, le plan d’autonomie proposé par Maroc apparaît comme une base sérieuse de discussion, dans la mesure où il prétend concilier souveraineté et gestion locale des affaires par les populations concernées. La résolution insiste également sur la responsabilité des parties directement impliquées, Maroc, Algérie, Front Polisario et Mauritanie, à s’engager de bonne foi dans un processus politique consensuel. Toutefois, l’histoire montre que les résolutions onusiennes, aussi nombreuses soient-elles, ne constituent pas en elles-mêmes une solution, comme l’illustre notamment le cas du Mali, où l’accumulation de textes internationaux n’a pas permis de stabiliser durablement le pays.
Dans un registre comparatif, le Maroc met en avant une politique d’intégration économique et sociale envers les populations sahraouies qui acceptent son autorité, à travers des programmes de développement, des subventions et une politique de prix visant à améliorer le coût de la vie. Les produits de première nécessité, notamment les ressources halieutiques, y sont souvent proposés à des tarifs inférieurs à ceux pratiqués dans des villes comme Agadir, Marrakech, Casablanca, Rabat ou Tanger.
Cette approche est présentée comme un levier d’adhésion et de stabilisation. À l’inverse, la situation dans le Mali est décrite par certains observateurs comme marquée par un abandon structurel des régions du nord, aggravé par le recours à des acteurs sécuritaires controversés, notamment le groupe Wagner ou Africa, accusé de graves exactions contre des populations civiles, nourrissant ainsi un climat de défiance et de fragmentation.
Enfin, le projet stratégique du Maroc visant à offrir un accès à l’océan Atlantique aux pays de l’Alliance des États du Sahel s’inscrit dans une logique d’intégration régionale et de désenclavement économique. Bien que ces États ne partagent pas de frontière directe avec le royaume, cette initiative entend repositionner les flux commerciaux et renforcer les interdépendances économiques. Toutefois, cette dynamique se heurte à des initiatives concurrentes, notamment celle portée par le maréchal Khalifa Haftar en Libye, qui propose également un accès à la mer Méditerranée via le Niger, pays frontalier. Cette concurrence géostratégique pourrait redessiner les alliances régionales et influencer les choix des États sahéliens, soucieux de diversifier leurs partenariats et de maximiser leurs opportunités d’ouverture commerciale.
Entre symbole politique et réalité stratégique :
En choisissant de s’aligner sur Rabat dans le dossier du Sahara occidental, Bamako envoie un signal politique fort. Mais ce signal reste ambigu quant à ses objectifs réels et ses bénéfices concrets.
Dans une région marquée par l’instabilité, les choix diplomatiques ne peuvent être réduits à des effets d’annonce. Ils doivent répondre à une exigence, c’est à dire qu’ils doivent servir durablement les intérêts des populations.
Or, en l’état, cette réorientation soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire – pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales …). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
Crédit: Lien source

