Le prochain conseil municipal de Dieppe aura son mot à dire sur la construction d’une école anglaise, qui aura un impact important sur le caractère francophone de la ville. Dans l’ensemble, les candidats aux élections se montrent plutôt ouverts à l’idée.
«Nous, on [ne] va pas construire une école dans une municipalité qui [ne] la veut pas.»
Ces propos, rapportés par Radio-Canada, ont été tenus par la ministre de l’Éducation Claire Johnson, lors d’une discussion sur la potentielle construction d’une école anglaise de 1200 places à Dieppe.
Traduction: la balle est dans le camp du conseil municipal, qui devra décider s’il veut que ce projet soit concrétisé ou non.
Deux des candidats à la mairie, Ernest Thibodeau et Michel Melanson, nous assurent que ce débat aura bel et bien lieu s’ils sont portés au pouvoir le 11 mai prochain.
Michel Melanson dit entendre divers avis dans la population: des francophones inquiets, des anglophones emballés par l’idée, des personnes qui défendent l’idée d’«une ville francophone inclusive pour tous», et des «gens d’affaires» qui estiment que «refuser l’école anglophone aurait un impact négatif sur la croissance».
Quant à Ernest Thibodeau, qui était jusqu’à présent conseiller municipal, il dit que le projet présenté par le district scolaire anglophone concernait une école offrant uniquement de l’immersion française – ce qui n’est finalement pas le cas.
La troisième candidate, Hélène Boudreau, n’a pas répondu à notre sollicitation, malgré plusieurs relances.
Quel pourrait être le résultat de ce débat? Pour le savoir, l’Acadie Nouvelle a contacté les 14 personnes qui briguent un poste de conseiller à Dieppe pour connaître leur opinion. Elles se divisent en deux catégories: les «Oui» et les «Faut voir».
Des hésitants…
Chose certaine, aucun candidat ne s’opposera catégoriquement à ce projet. Gilles Savoie, élu sans opposition dans le quartier 2, est le seul qui affirme être contre, afin de préserver le caractère francophone de la ville.
Mais il précise aussitôt que «même comme élu, ce n’est pas ma décision seul. À mon avis, il faut consulter la population avant de prendre des décisions qui auront des effets sur la communauté, de notre culture, notre langue.»
Plusieurs candidats défendent une position assez proche de celle-ci, mariant souci du futur acadien de Dieppe et ouverture.
Ainsi, le candidat au poste de conseiller général Jean Dubé veut «examiner les faits» et «écouter les citoyens» avant de prendre une décision.
Son rival René Éphestion va plus loin, et appelle à «une consultation citoyenne à grande échelle […] après un débat transparent et fondé sur des faits.»
«Je comprends les inquiétudes des citoyens et je tiens à ce que les engagements de Dieppe en matière de francophonie soient respectés», affirme une autre candidate à ce poste, Mélyssa Boudreau-Janin, sans dire comment elle s’y prendrait.
Quant à Philippe Caouette (quartier 4, élu sans opposition) et Roger LeBlanc (quartier 5), ils disent ne pas avoir assez d’information pour se prononcer.
… et des convaincus
Les autres candidats qui nous ont répondu se positionnent clairement en faveur du projet.
Ainsi, l’aspirant conseiller général Mark Black qualifie de «nécessité absolue» la construction de cette école, face à la croissance importante de la population et l’étroitesse de l’école Lou MacNarin.
Léo LeBlanc (qui veut être conseiller général) et Jean-Marc Brideau (quartier 1) ont tous deux qualifié Dieppe de «ville inclusive» pour justifier leur appui.
Marc Lanteigne, élu sans opposition dans le quartier 3, croit que le programme d’immersion de la future école «permettra aux jeunes de développer leurs compétences en français, renforçant ainsi notre bilinguisme local».
Enfin, pragmatique, le candidat du quartier 5 Yvan Johnson juge que «si on veut grandir la ville et accueillir les gens, il faut s’adapter à la demande de la population».
Trois candidats à un poste de conseiller (Jacob Lévesque, Bernard Leblanc et Roland LeBlanc) ne nous ont pas fourni de réponse.
Il y a donc peu de chances que le prochain conseil municipal s’oppose fermement à la construction de cette école.
«La conception est actuellement en cours et la prochaine étape sera l’annonce de l’emplacement de la nouvelle école», rappelle Sean McConnell, agent de communications au ministère de l’Éducation. «On peut s’attendre à une annonce de construction d’ici un an.»
L’école Lou MacNarin, à la sortie des classes. – Acadie Nouvelle: Rémy Bourdillon

Des parents attendent leurs enfants devant l’école anglaise Lou MacNarin de Dieppe. – Acadie Nouvelle: Rémy Bourdillon
École anglaise à Dieppe: les anglophones sont ravis
«Génial»: voici un terme qui revient souvent dans la bouche des Dieppois dont les enfants fréquentent le système anglophone, au moment d’évoquer la future école anglaise.
14h30, devant l’école anglaise Lou MacNarin de Dieppe. Venues chercher leurs enfants respectifs, Sabrina Laffoley et Sarah Symes discutent en attendant la sortie des classes.
Elles ne cachent pas leur enthousiasme lorsqu’on leur demande si la construction d’une nouvelle école anglaise, allant de la maternelle à la 12e année, serait bienvenue dans la municipalité.
«Le temps qu’ils la construisent, il y aura sûrement besoin d’une autre», rigole Sabrina Laffoley.
«Celle-ci est déjà à pleine capacité, alors qu’elle ne va que jusqu’à la cinquième année», dit-elle en pointant le bâtiment de briques, devant lequel se massent une dizaine d’autobus.
«Ils ont dû ajouter des salles modulaires, qui occupent une partie du terrain de jeu, enchaine Sarah Symes. Si ça continue, on pourrait le perdre en entier!»
Plus de 800 enfants fréquentent l’école Lou MacNarin, alors que sa capacité initiale était de 630 élèves.
À partir de la 6e année, les petits anglo-Dieppois se dirigent vers l’école Lewisville à Moncton, de l’autre côté de l’autoroute 15. Et elle aussi est bien remplie.
«Les enfants se plaignent que les écoles sont pleines, qu’il n’y a pas assez de salles de bain, que c’est très bruyant», rapporte Nadia Maldonado, dont un enfant va à Lewisville et deux autres à Lou MacNarin.
Les enfants de cette Mexicaine sont inscrits dans le système anglais car la famille vivait auparavant à l’Île-du-Prince-Édouard. Ils ont vécu un «choc» en arrivant au N.-B., dit-elle. «Sur l’île, ils étaient habitués à avoir plus d’attention et de ressources.»
L’Acadie Nouvelle a en tout cas pu constater que le sujet est explosif: sous la publication que nous avons fait dans un groupe Facebook consacré à Dieppe pour demander des témoignages de parents, plusieurs francophones sont venus dire leur opposition à cette école, déplorant l’anglicisation continue de la ville.
Les mères de famille qui nous ont parlé sont conscientes qu’il s’agit d’un enjeu sensible. Mais elles ne croient pas nuire aux francophones en souhaitant une nouvelle école pour leurs enfants.
«Les écoles françaises aussi débordent, remarque Sabrina Laffoley. J’aimerais y envoyer mon fils, mais je n’y suis pas autorisée, car je ne suis pas francophone. Mais il est en immersion, alors il apprend quand même le français, n’est-ce pas?»
«Je comprends que les gens veulent préserver la culture, ajoute Nadia Maldonado. Mais on fait notre possible: mes enfants sont en immersion française, et j’essaie de les mettre dans des activités en français pour qu’ils puissent se mélanger à la culture locale.»
«Je trouve que c’est super d’être dans une province bilingue», pense une autre maman, Sylvia Randall, originaire d’Ontario, qui envoie aussi un enfant en immersion française.
Selon elle, c’est toute la population de Dieppe, francophone comme anglophone, qui profitera de la croissance apportée par cette école.
Dieppe doit «rouvrir le débat», pense une professeure
Professeure de sociologie à l’Université de Moncton, Michelle Landry appelle le futur conseil municipal de Dieppe à bien peser le pour et le contre de la construction d’une école anglaise de 1200 élèves sur son territoire.
Pour elle, «c’est sûr et certain» que cet établissement va accentuer l’anglicisation déjà bien entamée de Dieppe, en attirant de nouveaux anglophones.
«Quand il y a des constructions de nouvelles écoles, souvent il y a des développements immobiliers qui suivent. Avant de déménager quelque part, la plupart des familles vont vérifier s’il y a une école pour leurs enfants.»
Même sans école anglaise, la construction va bon train à Dieppe. Le recensement de 2026, dont les résultats ne devraient être connus que dans un an, risque d’être un véritable «choc» là-bas, anticipe Michelle Landry.
En clair: la proportion de francophones, qui tournait autour de 70%, aura certainement dégringolé. «Je ne pense pas que les élus de Dieppe devraient approuver ce genre d’infrastructures avant de voir où en en est», croit Mme Landry, qui juge que le conseil municipal lui-même aura du mal à rester francophone dans le futur.
Pour limiter l’anglicisation, la Ville de Dieppe pourrait demander au ministère de l’Éducation que l’école voit le jour dans l’est de Moncton, suggère-t-elle.
En revanche, la ministre Claire Johnson a écarté l’option d’une école qui ne propose que de l’immersion française. Il semble y avoir eu un malentendu à ce sujet: plusieurs candidats, dont l’aspirant maire Ernest Thibodeau, nous ont dit qu’ils pensaient que c’est ce qui était sur la table à dessin.
Cela aurait été un moindre mal aux yeux de Michelle Landry, puisque cela aurait permis de former une population anglophone capable de communiquer en français.
«Je peux comprendre le problème du point de vue du transport scolaire, note la sociologue. Ou si des parents ne veulent pas inscrire leurs enfants dans les programmes d’immersion.»
«Donc si le conseil municipal de Dieppe avait compris [que c’était une école 100% immersion française], il faut qu’il rouvre le débat.»
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