France – Algérie, histoire d’une relation pathologique : entretien avec Pierre Vermeren

Pierre Vermeren est historien et professeur des universités à la Sorbonne, spécialiste des sociétés arabo-berbères de l’Afrique du Nord contemporaine. Entretien sur son nouveau livre que nous recommandons vivement.

La Nef – En quoi De Gaulle nous a-t-il légué un héritage paradoxal sur l’Algérie ?

Pierre Vermeren – De Gaulle a donné son indépendance à l’Algérie après avoir jugé qu’une Algérie française condamnerait la France à la pauvreté et à la perte de contrôle de sa démographie. Mais pas question pour lui de laisser tomber ce pays fournisseur de pétrole et risquant de tomber dans le communisme. Parmi les très nombreuses aides prodiguées à Alger, la principale est l’immigration. Dès 1962, 500 000 Algériens fraîchement indépendants résident durablement en France, sans contrepartie européenne en Algérie (les 91 000 harkis avec leurs enfants sont devenus français contre la volonté de Gaulle). En 1968, de Gaulle valide l’accord migratoire toujours en vigueur de nos jours, qui crée un privilège migratoire algérien, sans équivalent. Cet accord a été réaménagé quatre fois, mais l’exception perdure. L’Algérie est depuis les années 1970 la première communauté migratoire nationale en France avec un immigré sur trois.

Est-il pertinent d’en revenir toujours à la guerre d’Algérie ?

La polarisation est problématique. On ne parle plus de l’occupation avec les Allemands qui nous ont rendu un pays ruiné et dévasté, ni de la guerre d’Indochine avec les Vietnamiens et les Cambodgiens, en dépit des tragédies vécues. Avec le Cambodge, on parle d’Angkor ! Alors que s’est-il passé avec l’Algérie ? La conscription, les pieds-noirs, les trop nombreux morts, les harkis, les attentats, la mise en échec du projet politique français, etc. Notre dernière « catastrophe nationale » a été riche en tragédies, et personne ne dénie aux Algériens le poids de leurs souffrances. Mais les relations internationales et l’histoire sont remplies de drames, et s’en tenir à eux c’est se condamner soi-même. Ce conflit est une rente mémorielle pour de nombreux intellectuels et politiciens français, et pour l’État algérien ! En parler en Algérie, c’est masquer la guerre civile des années 1990 qui a fait 200 000 morts, mais aussi le Hirak, la plus grande révolution pacifique et démocratique connue par la région au XXIe siècle, qui a échoué. En parler en France, c’est taire la déréliction et la violence des banlieues françaises, en cherchant une fausse cause originelle à la violence privée et à l’économie criminelle. Cette guerre est un cache-misère pour deux nations : laissez-la aux historiens !

Comment comprendre la dégradation avancée que connaît la relation franco-algérienne ?

Après la guerre remportée sans conteste par les Algériens, la situation internationale d’Alger était brillante et enviée par de nombreux peuples. Non seulement la France ne l’a pas punie comme la Guinée de Sékou Touré, mais elle l’a assistée pendant plus de dix ans. La coopération n’a d’ailleurs jamais cessé. Sait-on par exemple que les pompiers d’Alger sont équipés de pied en cape, des gants aux camions incendies, par les pompiers de Paris et de Marseille ! Aucun pays n’a ainsi été aidé par la France, qui n’en finit plus de se repentir. Soixante ans après, des responsables algériens nationalistes en ont assez de cet assistanat, et veulent en finir avec la France, la langue française, et tourner la page coloniale une fois pour toutes. Ils n’ont aucune envie de se réconcilier contrairement à nos présidents successifs. Mais d’autres veulent poursuivre cette relation complexe car ils ont des intérêts matériels et familiaux en France. Toutefois, la raison d’État l’emporte : le problème de l’État algérien ce n’est plus la France, c’est le peuple algérien. Celui-ci est difficile à gouverner, et la désignation de boucs émissaires étrangers est une tentative de le dresser contre eux pour masquer ses divisions internes et sa méfiance radicale envers un pouvoir de plus en plus autoritaire…

Comment analysez-vous la grande incompréhension des élites et dirigeants français sur les intentions et réalités algériennes ?

Nos actuels dirigeants, depuis le départ de Chirac, ne connaissent rien à l’Afrique, ni à ses maux ni à ses peuples. L’histoire coloniale est peu ou pas enseignée dans les IEP et à l’ENA, et en dehors des stagiaires en ambassade, et des services spécialisés de l’État, on ne s’intéresse pas aux réalités de ces régions périphériques trop problématiques. Alors on cause et on traite de choses que l’on ignore, et on se garde bien de lire ou d’écouter les spécialistes qui disent des choses qui dérangent (et trop souvent pénitentielles !). On projette donc de vieilles idées sur des réalités nouvelles, et en fin de compte, l’impasse et l’incompréhension prédominent. Le pape semble mieux informé que nos dirigeants, mais je pense qu’il écoute et qu’il lit.

Quelle politique préconisez-vous sur le dossier algérien ?

Lire et écouter. S’intéresser et former des spécialistes de ces sociétés. Être humble et défendre nos intérêts. Traiter l’Algérie comme un partenaire normal et cesser de s’apitoyer sur des drames aux acteurs disparus. Les rapports de force dominent les relations internationales, et chacun défend ses intérêts ici et maintenant. Laissons romanciers, cinéastes et historiens faire le reste.

Propos recueillis par Élisabeth Geffroy

  • Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique, Tallandier, 2026, 304 pages, 21,90 €.

© La Nef n° 391 Mai 2026

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