Violences xénophobes en Afrique du Sud : peut-on parler d’afrophobie ? | TV5MONDE

L’Afrique du Sud est le théâtre d’une nouvelle vague de violences contre les personnes migrantes africaines et de discours xénophobes décomplexés. En réaction, le Ghana et le Nigeria ont condamné « l’afrophobie » de ces manifestations. Que désigne ce concept ?

Vendredi 17 juillet, les ministres des Affaires étrangères du Ghana et du Nigeria ont évoqué les « récentes manifestations et incidents afrophobes visant des ressortissants africains en Afrique du Sud« , a indiqué samedi 18 juillet le ministère nigérian dans un communiqué. Ils « ont condamné toutes les formes de xénophobie, d’afrophobie, d’intolérance et de violence à l’encontre de leurs frères africains« . Les deux ministres ont souligné la nécessité de « réponses régionales et continentales urgentes et coordonnées » pour s’attaquer aux causes des tensions. Ils ont demandé aussi à ce que la question de l’afrophobie soit soulevée lors du prochain sommet de l’Union Africaine, prévu début 2027.

L’Afrique du Sud est secouée depuis des semaines par des violences visant les immigrés sans papiers, qui ont poussé des dizaines de milliers d’entre eux à fuir le pays. Au moins 150.000 étrangers ont quitté le pays ces dernières semaines, selon un décompte de l’AFP basé sur les chiffres communiqués par des pays africains ayant rapatrié leurs ressortissants. Le Nigeria a évacué 1.490 ressortissants d’Afrique du Sud, et le Ghana au moins 926, selon des chiffres officiels.

Plus tôt ce mois-ci, le Ghana a annoncé le report d’une visite du président sud-africain Cyril Ramaphosa à Accra. La République démocratique du Congo (RDC) a annoncé de son côté samedi 18 juillet le rapatriement volontaire d’un premier groupe de 121 ressortissants depuis l’Afrique du Sud. « Cette opération fait suite aux violences à caractère xénophobe » survenues début mai, selon un communiqué du ministère des Affaires étrangères.

« Nouvelle forme de violence de Noirs contre d’autres Noirs« 

L’Afrique du Sud, première économie du continent, est depuis longtemps une destination pour les travailleurs africains, en situation régulière comme irrégulière. Le pays est confronté à des vagues récurrentes de violences xénophobes depuis 2008, année où des dizaines de migrants ont été tués et des milliers d’autres déplacés. Selon l’agence de statistiques, quelque 3 millions d’étrangers, soit 5,1% de la population, vivent dans le pays.

(Re)lire : Le Nigeria demande à l’Afrique du Sud des compensations pour les Nigérians ayant abandonné leurs biens pour fuir les violences

Jeudi 16 juillet, la police sud-africaine a arrêté 69 personnes après qu’une manifestation contre les migrants a dégénéré en pillages et en violences dans le sud du pays. Un ensemble hétérogène de partis politiques et de mouvements xénophobes est à l’origine de ces rassemblements. Pour les organisateurs, les migrants alimentent la criminalité et « volent les emplois » des Sud-Africains, un discours susceptible de déboucher sur des violences dans les townships où cohabitent étrangers et nationaux. 

Pour le politologue Sandile Swana, auprès de l’AFP, « le principal ingrédient, c’est de l’opportunisme politique d’extrême-droite« . « Nous assistons à une nouvelle forme de violence de Noirs contre d’autres Noirs, détournant l’attention des vrais coupables de la crise économique« , souligne-t-il. « La loi n’est absolument pas appliquée contre les groupes d’autodéfense illégaux et contre l’afrophobie en Afrique du Sud. Il n’y a aucune poursuite« , explique le politologue. 

Une diversion politique ?

Dans son « plaidoyer pour un terme générique désignant la haine et les préjugés à l’égard des Noirs » en 2013, le chercheur Tangang Meli Loumgam définit l’afrophobie comme une forme « de haine, de mépris du Noir« , qui peut prendre spécifiquement pour cibles les Africains noirs. Pour le chercheur, l’afrophobie « se fait ressentir à travers de petites haines subtiles et provocations, les blagues cyniques, les préjugés, la peur, le complexe de supériorité, les discriminations à l’égard du Noir ». Il décrit aussi une afrophobie « déguisée en « critique objective » de l’Afrique ». Tangang Meli Loumgam emprunte le concept au philosophe africain Jacob E. Mabe, pour qui un afrophobe est « un ennemi résolu et juré de l’Afrique« .

Des pays africains avaient déjà critiqué l’afrophobie au cours d’autres événements d’actualité. Par exemple, en 2021, le président du Malawi avait dénoncé les restrictions de voyage imposées à l’Afrique australe par de nombreux pays occidentaux, après l’annonce de la détection d’un nouveau variant du Covid, comme de l’afrophobie. Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe avait de son côté appelé en 2021 à « reconnaître la réalité du problème et de prendre des mesures pour combattre l’afrophobie plus efficacement« , en dénonçant les discriminations en Europe contre les personnes d’ascendance africaine.

L’afrophobie peut aussi désigner des discriminations au sein même du continent africain. Faisal Garba, chercheur en sociologie à l’université du Cap, analyse l’afrophobie en Afrique du Sud comme une diversion politique. Face à une société encore très inégalitaire, où la minorité blanche possède toujours la majorité des terres, les migrants sont transformés en boucs émissaires. « La colère sociale est détournée des systèmes d’exploitation pour se diriger vers des personnes vulnérables qui sont elles-mêmes victimes de ces mêmes systèmes« , observe-t-il. 

« L’afrophobie trouve ses racines dans des conceptions exclusives de la citoyenneté et de l’appartenance, façonnées par le colonialisme et reproduites par les États postcoloniaux. Pour y résister, il faut imaginer l’identité africaine différemment« , poursuit le sociologue. Et d’affirmer : « L’afrophobie ne peut être vaincue que par une solidarité continentale plus profonde, et non par une hostilité réciproque.« 

 

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