A chacun son éducation religieuse – Mode de vie – Al-Ahram Hebdo – Ahraminfo

Les sources de connaissance se sont diversifiées dans un monde ouvert où les parents doivent faire face à de grands défis pour transmettre des principes religieux à leurs enfants. Entre tradition, institutions religieuses et univers numérique, l’éducation religieuse ne suit plus un modèle unique mais se construit désormais à plusieurs voix. « J’étais enceinte lorsque j’ai commencé un stage au riwaq d’Al-Azhar installé dans différentes mosquées. Ce genre de formation libre n’exige pas de l’étudiant d’être diplômé d’Al-Azhar. J’ai voulu obtenir un diplôme en quelques mois afin de développer mes connaissances en religion, comprendre et interpréter les pratiques et les attitudes religieuses », commente Walaa Al-Hawari, architecte.

Dans ces espaces d’apprentissage rattachés à Al-Azhar, les savoirs religieux circulent au-delà des parcours académiques classiques. Ils offrent un accès direct aux sciences religieuses, aux textes fondateurs et aux différentes interprétations juridiques. C’est dans cette perspective qu’elle a élargi ses connaissances à travers les sources de la législation islamique. « J’ai voulu avoir une base solide en religion pour faire face à la divergence d’opinions », explique-t-elle. Mais cette quête de savoir s’accompagne d’un autre défi : celui de la transmission à sa fille. Walaa refuse une approche rigide. Elle privilégie le dialogue, la progression et le temps de compréhension. « Donner du temps à la réflexion est crucial avant d’habituer aux pratiques religieuses », souligne-t-elle, rappelant que l’islam valorise aussi la tolérance et la mesure.

Aujourd’hui, la toile regorge de contenus, de débats et d’échanges religieux qui circulent sans filtre. Cette ouverture permet l’accès au savoir, mais elle expose aussi les enfants à des interprétations contradictoires, parfois radicales. Pour Hani Zahlane, comptable et père d’une fille de 13 ans, l’enjeu est de reprendre la main sur ces flux d’information. « Je réfute les idées fausses et j’interviens pour donner des éclaircissements à ma fille », explique-t-il. Dans son foyer, la religion est d’abord une pratique quotidienne structurée autour des prières et de la lecture du Coran. Mais elle est aussi un espace de discussion. Lorsque sa fille affirme que chanter ou dessiner serait interdit, il corrige cette perception en s’appuyant sur des exemples historiques et religieux. Pour lui, les enfants évoluent dans un monde ouvert, traversé de diversité spirituelle. Il insiste sur la nécessité d’une éducation encadrée mais dialoguée, dans laquelle Internet devient aussi un outil de compréhension, à condition d’être accompagné.

L’école coranique : Un ancrage rural et social

Dans d’autres contextes, notamment ruraux, l’éducation religieuse repose encore largement sur le kottab (école coranique traditionnelle). Héritier d’une longue tradition d’enseignement populaire en Egypte, le kottab a longtemps constitué, bien avant la généralisation de l’école moderne, le premier espace de socialisation au savoir religieux, mais aussi à la discipline, à la mémoire et à l’apprentissage de la lecture à travers la récitation du Coran. Il demeure aujourd’hui un lieu où se perpétue une pédagogie fondée sur la répétition, l’écoute et la transmission orale, souvent encadrée par un maître coranique et organisée autour de groupes d’enfants de différents âges. Achgane, mère divorcée vivant avec ses deux filles dans un environnement rural, insiste sur la valeur structurante de cet apprentissage dans son quotidien. Confrontée seule à la responsabilité de l’éducation, elle considère le kottab comme un repère essentiel dans la formation morale et religieuse de sa fille. Elle y a envoyé cette dernière dès l’âge de 8 ans, dans une logique à la fois éducative et sociale, où l’enfant apprend autant la religion que la vie en communauté. « Le kottab est le socle de l’instruction religieuse dans les villages », explique-t-elle, soulignant aussi les effets concrets de cet encadrement : l’apprentissage de la discipline quotidienne, le respect des aînés, la mémorisation progressive des sourates, mais aussi la solidarité entre enfants, souvent encouragée lors des activités collectives et des récompenses symboliques qui rythment leur progression.

Pour Chaïmaa Ali, spécialiste en guidance familiale, l’éducation religieuse commence dès la petite enfance à travers les récits et les histoires. Elle privilégie les biographies du prophète et de ses compagnons pour transmettre des valeurs éthiques simples et accessibles. Le choix des supports est essentiel, surtout pour les enfants de moins de 10 ans, afin d’adapter le langage et les messages à leur âge. Pour elle, les publications religieuses pour enfants participent aussi à cet apprentissage progressif, surtout dans les milieux ruraux où les enfants sont moins dispersés par les sorties et le mode de vie cairote. Le magazine Nour, par exemple, propose depuis une dizaine d’années des contenus éducatifs mêlant histoires, jeux et questions-réponses, pensés comme une porte d’entrée progressive vers les notions religieuses pour les plus jeunes. Il s’inscrit dans une tradition plus large de presse éducative enfantine en Egypte, mais avec une spécificité : articuler le récit, le ludique et l’apprentissage moral dans un même espace éditorial, afin de rendre le savoir religieux accessible sans le rigidifier. « Ces dernières années, il est devenu un best-seller », explique Noha Abbas, sa rédactrice en chef. Cette popularité s’explique notamment par la capacité du magazine à répondre aux interrogations concrètes des enfants dans un langage adapté à leur âge, tout en restant adossé à des références religieuses reconnues. Le magazine introduit également des rubriques interactives où les enfants peuvent poser leurs questions à l’imam d’Al-Azhar, ce qui instaure un dialogue direct entre autorité religieuse et curiosité enfantine. Ce dispositif transforme la transmission : il ne s’agit plus seulement d’un enseignement descendant, mais d’un échange où la parole de l’enfant devient légitime, encadrée et orientée. « A travers ce format, Nour participe ainsi à une reconfiguration de l’éducation religieuse contemporaine ».

Lutte contre les dérives

Au niveau institutionnel, le ministère des Waqfs a lancé des campagnes de sensibilisation comme Saheh Mafahimak (corrige tes concepts), visant à rectifier les idées religieuses erronées et à promouvoir une compréhension modérée de la religion. Ces initiatives s’inscrivent dans un effort plus large de régulation des discours religieux dans les mosquées et les espaces éducatifs, en lien avec Al-Azhar et les autorités religieuses. L’objectif affiché est de lutter contre les interprétations extrêmes.

Dans ce même mouvement de transformation, les médias jouent aujourd’hui un rôle croissant dans la reconfiguration de la culture religieuse. C’est notamment le cas de l’émission Dawlet Al-Tilawa, qui révèle de jeunes récitateurs et des récitateurs en herbe à travers une compétition télévisée. Au-delà de l’aspect artistique, l’émission participe à la redécouverte de l’école égyptienne de récitation coranique, longtemps reconnue pour sa richesse mélodique et sa précision spirituelle. Les médias ne se contentent plus de transmettre un savoir religieux : ils contribuent aussi à fabriquer des figures publiques de la récitation.

Richesse et incertitude

Selon le sociologue Karim El-Sayed, la situation actuelle traduit une transformation profonde de la transmission religieuse : elle n’est plus verticale, mais multipolaire. « L’éducation religieuse en Egypte n’est plus monopolisée par une seule institution ou par la famille. Elle circule entre plusieurs pôles de légitimité : Al-Azhar, les médias numériques, les cercles familiaux, les écoles coraniques et les médias. Cette pluralité crée à la fois une richesse et une incertitude », explique-t-il. Il souligne que cette diversification produit une nouvelle figure : le parent médiateur, obligé de filtrer les contenus et d’arbitrer entre des sources parfois contradictoires. Dans ce contexte, les enfants ne reçoivent plus un savoir homogène, mais une construction progressive du sens religieux. Pour le sociologue, cette situation n’est pas forcément une rupture, mais une recomposition.

Une réalité se dessine donc : il n’existe plus une seule manière d’apprendre la religion, mais plusieurs parcours qui coexistent et se croisent. Dans ce paysage fragmenté mais vivant, les parents ne sont plus seulement des transmetteurs : ils deviennent des médiateurs. Ainsi, à chacun son éducation religieuse, dans le sens non pas d’un éclatement, mais d’une adaptation continue à un monde où les savoirs circulent plus vite que jamais et où la transmission reste avant tout une affaire de dialogue .

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