«Africa Mia» de Las Maravillas de Mali: quand l’orchestre afro-cubaine fait résonner la nostalgie de l’Afrique – Des refrains pour l’Histoire

Cet été, Des refrains pour l’histoire revient pour une deuxième saison. Le principe est simple : raconter la grande Histoire à travers des chansons populaires devenues des repères collectifs. Derrière chaque morceau se cache un événement, une époque, un fait de société ou un pan de mémoire que ces chansons ont contribué à transmettre. Aujourd’hui, une chanson, « Africa Mia », de Las Maravillas du Mali, fruit du rapprochement entre le Mali et Cuba, deux pays qui, au temps de la guerre froide, partageaient un même idéal socialiste et anticolonial.

Voici un drôle d’objet musical. Une orchestration cubaine, un arrangement signé par un Malien et, des paroles en espagnol qui disent la nostalgie de l’Afrique : « Africa Mia » (mon Afrique, en français). La version audible date de 2019. Mais tout commence au début des années 1960.

En 1963, dix jeunes Maliens partent pour Cuba

Le Mali vient d’accéder à l’indépendance. Modibo Keïta, le premier président du pays, veut construire une nation affranchie de l’ancienne puissance coloniale. À La Havane, en pleine guerre froide, Fidel Castro mise sur les jeunes nations africaines pour étendre l’influence de Cuba. Il offre des bourses et ouvre les universités cubaines aux étudiants africains. 

C’est ainsi qu’en 1963 dix jeunes Maliens sont sélectionnés à travers le pays pour aller suivre une formation d’excellence à Cuba. Parmi eux, un jeune homme venu de Gao : Boncana Maïga, chef d’orchestre et flûtiste. Il raconte cette aventure au micro de Joe Farmer, dans l’Épopée des musiques noires, sur RFI : « Un jour, on nous appelle, on dit voilà […] vous êtes sélectionnés pour aller à Cuba. Moi, de Gao, venu me trouver à Bamako. Bamako, je n’avais jamais voyagé […] je retrouve neuf autres jeunes Maliens. La vingtaine comme moi. On nous dit : « Bon, vous allez à Cuba pour une aventure indéterminée. » […] Mais Cuba, c’est une autre étape. Cuba, c’est Cuba. »

« Pour la première fois, je voyais l’orchestre Aragon en direct »

À l’époque, Cuba est une véritable Mecque musicale. Depuis des décennies, les 78 tours du Trio Matamoros et de l’Orquesta Aragón font danser l’Afrique de l’Ouest. Boncana Maïga grandit avec cette musique. Un matin de janvier 1964, Boncana Maïga débarque enfin à La Havane avec ses camarades. « On nous a mis dans une auberge, là, comme ils disent. Et, puis, il y avait une télé, on allumait la télé, on tombe sur l’orchestre Aragon. Pour la première fois, je voyais l’orchestre Aragon en direct parce que les orchestres jouaient en direct, parce qu’à Cuba, ils connaissaient pas le playback. Et, c’est là que j’ai vu un musicien qui jouait de la flûte. J’ai dit : « Mais qu’est-ce que je fous, moi, avec du saxo ? » J’ai décidé de faire de la flûte. »

Leur mission : apprendre la musique puis rentrer au Mali pour transmettre ce savoir. Pendant des mois, les journées s’enchaînent entre solfège, harmonie et pratique instrumentale. Mais, 11 mois seulement après leur arrivée, les étudiants créent leur propre orchestre de charanga, sur le modèle cubain : Las Maravillas de Mali. Ils donnent un premier concert à La Havane, à l’ambassade de Guinée. Et le public en redemande. En quelques mois, ils deviennent les invités réguliers de la radio et de la télévision cubaines. « On nous appelait toujours. Ambassade de Guinée, du Mali, de RDC… C’était la fierté des Africains et la fierté de toutes les ambassades. On jouait partout. Voilà. » Leur musique leur ouvre toutes les portes. Y compris, en 1967, celles des mythiques studios d’État cubains, Egrem, où ils enregistrent un album.

En 2019, les survivants du groupe enregistrent une nouvelle version d’« Africa Mia »

Les années passent… Le séjour se prolonge. Mais le Mali s’éloigne. Le mal du pays s’invite dans leur musique. Il donne naissance à « Africa Mia ». Un boléro cubain, un genre particulièrement propice à la nostalgie. 

« On était loin de nos parents. Quand on écrivait une lettre, il fallait attendre 48h ou deux mois pour avoir la réponse, alors on avait arrêté. Et, téléphoner en ce temps-là à Gao, je me rappelle, mes parents, c’était la manivelle, c’était même pas la peine d’essayer, donc j’avais pas de nouvelles des parents. C’est là l’histoire d’« Africa Mia » : « tu me manques ». » 

Et, puis, l’Histoire frappe à nouveau. 1968, coup d’État militaire. Moussa Traoré renverse Modibo Keita. Le nouveau pouvoir tourne le dos à Cuba. Quelques années plus tard, la coopération s’interrompt. En 1973, les jeunes musiciens rentrent au Mali. L’élan est brisé. « Moussa Traoré, il n’aimait pas la musique, il n’aimait pas l’art, c’était pas leur préoccupation. »

Le documentaire « Africa Mia » permettra même de retrouver les survivants du groupe et d’accompagner leur reformation. En 2019, plus d’un demi-siècle après leurs débuts à La Havane, ils enregistrent une nouvelle version d’« Africa Mia » : celle que vous venez d’entendre. 

Les Maravillas n’ont pas inventé le dialogue entre les musiques africaines et cubaines. Mais ils en ont écrit l’un des plus beaux chapitres. Un chapitre qui ne s’est jamais refermé. Comme en témoigne par exemple, en 2010, le projet Afrocubism, qui réunit à nouveau des musiciens maliens et cubains.


Une photo tirée du film « Africa Mia ». © New Story

►Pour aller plus loin :

  • Clerfeuille, Fabrice & Ruel, Yannis. Salsa ! Un voyage musical en 100 disques essentiels. Marseille : Le Mot et le Reste, 2024.  

  • Minier, Richard & Salier, Édouard (réal.). Africa Mia, la fabuleuse histoire des Maravillas de Mali. Off Productions, SRAB Films, Heavy Surf, 2020. Documentaire, 78 min.

  • Bande annonce de Africa Mia – La Fabuleuse Histoire des Maravillas de Mali. 

 

► Références musicales :

L'arrière de la pochette de l'album « Africa Mia » par le groupe malien Las Maravillas de Mali.
L’arrière de la pochette de l’album « Africa Mia » par le groupe malien Las Maravillas de Mali. © Decca Records

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