Après le « non » de la Guinée, où en est le lancement de l’Eco ?

La Guinée préfère sa monnaie nationale à l’Eco. Elle l’a fait savoir la semaine dernière quelques jours après le sommet de la Cédéao qui a fixé, à l’an prochain, le lancement de la monnaie commune à l’espace sous-régional.

La Cédéao, ce sont 12 pays depuis le départ des trois qui ont constitué l’AES. Parmi ces 12 pays, ceux de l’Uemoa partagent le franc CFA. Les autres membres de la Cédéao ont chacun leur monnaie actuellement. Alors d’où est venue cette idée de passer à l’Eco ?

C’est déjà dans les années 80, d’après certaines informations, précisément en mai 1983, que l’idée d’une monnaie commune est née. On est donc huit ans après la création de la Cédéao. Ce sont des pays anglophones pour la plupart, le Nigeria, la Gambie, la Sierra Leone, le Ghana, mais aussi la Guinée qui se réunissent au sein de la West Africa Monetary Zone (zone monétaire ouest-africaine). Cette zone a été créée en 2000, et ce sont ses membres qui ont eu l’idée du nom « Eco ».

Il est prévu que cette zone fusionne avec l’Uemoa pour former une zone monétaire unique en Afrique de l’Ouest. Alors quand, le 21 décembre 2019, le président ivoirien, Alassane Ouattara, recevant son homologue français, Emmanuel Macron, indique que le FCFA sera remplacé par l’Eco, cela provoque une vive réaction au sein des autres pays membres de la Cédéao. Notez au passage qu’on est aussi à cette époque en pleine période de critiques du FCFA.

Pourquoi l’Eco n’est toujours pas lancé ?

La Cédéao prévoit donc un lancement de l’Eco l’an prochain, soit plusieurs décennies après qu’a germé l’idée d’une monnaie unique. Pourquoi est-ce que ça a pris tant de temps ? La date initialement prévue pour le lancement de la monnaie unique était le 1er janvier 2003. Après cela il y a eu plusieurs reports. La Covid-19 est aussi passée par là, la pandémie a accru la dette publique des pays de la Cédéao. La question de la dette est d’ailleurs très importante car elle fait partie des fameux critères de convergence qui sont des sortes de conditions à remplir pour les pays pour pouvoir adhérer à l’Eco.

Le sommet de la Cédéao a décidé que le lancement de l’Eco commencera avec les pays qui remplissent les critères de convergence définis… et qui sont prêts à les respecter, comme l’a encore rappelé l’organisation sur les réseaux sociaux vendredi (31.07.26). Les critères de convergence sont l’une des raisons des multiples reports du lancement effectif de l’Eco. Pour faire simple, si nous sommes dans un groupe, il faut que tout le monde suive les mêmes règles pour que le groupe fonctionne. Et qu’il n’y ait pas de dérogations pour certains membres.

C’est comme si l’Allemagne, championne de la discipline budgétaire au sein de la zone Euro, accepte que la Grèce, par exemple, ne s’astreigne pas aux mêmes règles.

Pour en revenir aux critères de convergence de la Cédéao, il y en aurait six. Moussa Dembélé, économiste et membre du Forum social sénégalais, nous en cite quelques-uns : « Il y a d’abord ce qu’on appelle le déficit budgétaire par rapport au PIB, qui ne devrait pas dépasser 3 %. Il y a le taux d’inflation qui ne devrait pas dépasser 10 %. Il y a également le plafond de la dette publique du pays, qui ne devrait pas dépasser 70 % du PIB. »

Moussa Dembélé cite les « pays qui théoriquement respectent ces critères : il y a la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Togo, le Cap-Vert, le Bénin, quatre pays donc de l’espace UEMOA. Donc, il y aurait quatre pays qui ne seraient pas prêts : le Sénégal et les trois pays de l’AES ».

Aux pays non prêts s’ajoutent donc les autres pays, en majorité anglophone.

Quels sont les pays opposés au lancement de l’Eco ?

En principe, tous les pays sont quasiment d’accord pour la monnaie unique, sauf la Guinée. Mais le fait d’appartenir à différentes zones monétaires au départ ne facilite pas les choses. Au sein de la Cédéao, sept pays ont chacune leur monnaie nationale, de l’autre, vous avez les pays de l’Uemoa. Harmoniser tout cela prend du temps, il y a des divergences, la question du régime de change par exemple. A quelle monnaie l’Eco sera arrimé ? Faut-il un taux de change fixe ou flexible, comme c’est le cas au Nigeria par exemple, la locomotive de la région. C’est la première économie de la Cédéao. A lui seul, il représente près de 70 % du PIB régional et plus de la moitié de sa population.

Selon Fiacre Kakpo, rédacteur en chef finance à l’Agence Ecofin,« le Nigeria avait proposé que ce soit un régime flexible. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est où l’Eco sera imprimé et où sera la banque centrale ».

« Le franc CFA est arrimé à l’Euro. Il y a des monnaies qui sont en flottement. Ça pourrait être ce choix-là : limiter en fait le degré de flottement. Donc on a peut-être trois monnaies ou quatre monnaies. Et je vois comme candidat : l’euro, le dollar, peut-être le yuan vu que la région commerce beaucoup avec la Chine. »

On ne sait pas encore non plus où sera frappée la monnaie ni où se trouvera le siège de la future banque centrale. Rien n’est encore décidé, si ce n’est l’annonce d’un lancement en 2027. Et 2027, c’est déjà l’année prochaine… Mais on va reparler de la Guinée, qui a fait le choix de ne pas renoncer à sa monnaie nationale, au nom de sa souveraineté économique.

Selon le porte-parole du gouvernement dans une vidéo publiée le 30 juillet dernier : le président guinéen a « réitéré que la République de Guinée reste attachée à sa souveraineté économique pour continuer à décider de son avenir économique à travers le franc guinéen ». Je vous propose d’écouter ce qu’on en dit à Conakry, dans ce sujet d’Abdoulaye Sadio Diallo.

L’Eco sans les pays de l’AES ?

La Guinée, membre de la task force présidentielle en vue du lancement de l’Eco mais ne va pas adopter la future monnaie unique. Quid des pays de l’AES ? Qu’en est-il du Mali, du Niger et du Burkina Faso ?

Dans l’annonce du lancement de l’Eco que la Cédéao a publié sur les réseaux sociaux vendredi dernier, sur l’image, il y a les drapeaux de 12 pays et non 15. On notera que les pays de l’AES ont officiellement quitté l’organisation en janvier 2025. Ce visuel publié par la Cédéao exclut d’office l’AES dont les pays sont pourtant membres de l’Uemoa. Pour l’instant, on sait qu’ils ne remplissent pas encore les critères de convergence. Vont-ils sortir de l’Uemoa et créer leur propre monnaie ? Fiacre Kakpo de l’Agence Ecofin fait remarquer que « plus récemment, il y a des responsables de l’AES qui ont estimé que l’Eco ne serait pas une vraie rupture avec le franc CFA, mais un simple changement de nom ».

« A ce jour, il n’y a aucune décision officielle, pas de traité, pas de calendrier, pas de banque centrale annoncée pour l’AES. Et donc on est encore dans de simples déclarations. »

Il reste encore par ailleurs beaucoup de préalables à régler. Un nouveau report du lancement de l’Eco n’est pas exclu. La Cédéao, du coup, prend les devants. Elle précise que « le lancement de l’Eco commencera avec les pays qui remplissent les critères de convergence définis et sont prêts à y prendre part ».

Interrogé par Sandra Koffi, Franck-Stéphane Dedi, analyste économique et politique, estime qu’un simple changement de nom, passer du franc CFA à l’Eco et non des monnaies de toute la sous-région à l’Eco ne devrait pas changer grand-chose dans le quotidien des populations en Afrique de l’Ouest.

« S’il s’agit d’avoir une partie des réserves monétaires de ces pays-là qui sont encore domiciliées dans le Trésor français, pour moi ça ne va pas changer grand-chose. Ce sont ces raisons-là contre lesquelles s’opposent des pays comme le Ghana, comme la Guinée dont on parle peu mais qui s’oppose aussi à cela, et aussi le Nigeria notamment. A l’inverse, s’il s’agit de changer les fondamentaux de cette monnaie-là, en l’adossant à la dynamique économique et financière de la zone… alors, la Cédéao pourrait utiliser le levier de la politique monétaire comme élément pour appuyer le développement économique et financier. Dans ce cas de figure, les populations pourraient en tirer profit également. »

L’économiste Moussa Dembélé est sceptique quant à un véritable lancement de l’Eco dès l’année prochaine. Pour Fiacre Kakpo, qui s’appuie sur l’exemple de l’Euro, « le scénario qui semble le plus probable selon moi, c’est le lancement scriptural, c’est-à-dire une monnaie qui existe dans les écritures, dans les comptes, dans les règlements entre banques centrales, mais pas de billets dans les poches ».

« Il y a un deuxième scénario qui serait une sorte de report habillé. Il y a un dernier scénario que je vois, ce n’est pas improbable, c’est qu’on ait un vrai démarrage avec un groupe restreint. »

La Cédéao prévoit un lancement de l’Eco en 2027. On ne sait pas dans quel mois exactement : janvier, le premier trimestre ou même le dernier. Mystère.

La Guinée participe aux travaux préparatoires de la future monnaie sous-régionale, mais ne l’adoptera pas maintenantLiu Qiong/Xinhua/picture alliance

Réactions en Guinée après le non de Conakry à l’Eco

« En tant que citoyen et jaloux de ma monnaie, le franc guinéen, mieux vaut qu’on garde notre monnaie. »

Comme de nombreux Guinéens et Guinéennes, Moustapha Kaba pense que conserver le franc guinéen, c’est maintenir la souveraineté monétaire du pays. Il dit pourtant être bien conscient des avantages dont la Guinée pourrait bénéficier, en intégrant la prochaine zone monétaire de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao).

« Cela va fondamentalement lutter contre l’inflation, ça peut aussi protéger le pouvoir d’achat des citoyens… Mais est-ce qu’on est vraiment prêt ? »

Non, pense Bella Bah, un jeune économiste guinéen. Pour lui, le pays a des préalables à remplir s’il voulait adopter l’Eco.

« On doit d’abord avoir une économie solide, une économie qui produit, des infrastructures de qualité. Nous devons avoir un taux de bancarisation élevé et un système financier plus ou moins adéquat. C’est à ce moment qu’on peut aller vers une zone monétaire. On est des économies fragiles, donc si on met en place une monnaie un peu plus forte, ça va influencer les citoyens. Donc, la Guinée, à court terme, n’a pas intérêt à intégrer une zone monétaire. »

Ansoumane Camara est lui aussi économiste. Il estime que sans un réel engagement de se conformer aux exigences économiques sous-régionales, les autorités guinéennes ne peuvent que s’abstenir.

« Si le gouvernement guinéen n’a pas la volonté d’être discipliné sur le plan budgétaire, c’est à ce moment qu’il choisira l’option de conserver la monnaie locale, parce que la monnaie locale vous permet de la manipuler et d’orienter vos politiques économiques sans contraintes. Or, quand vous êtes dans l’Eco, vous êtes obligés d’être soumis à des contraintes, entre autres des critères de convergence. »

Conakry participe aux travaux préparatoires de cette future monnaie sous-régionale, mais ne l’adoptera donc pas.

Alhassane Makanera Kaké, un enseignant-chercheur, et l’économiste Bella Bah, ont leurs explications.

« Donc, il faut des réformes profondes. Ce sont des réformes essentiellement structurelles à moyen et long terme. C’est pourquoi je comprends parfaitement les autorités quand ils disent : task force on est avec vous, mais nous ne sommes pas prêts à faire le combat. »

« Je crois que ce n’est pas mal d’être dans la task force. D’abord, il faut favoriser l’intégration économique. Il faut qu’un Guinéen puisse se déplacer, partir au Sénégal faire du business sans avoir assez de contraintes juridiques, douanières, qu’il puisse aller en Côte-d’Ivoire, au Ghana, au Mali… Que les Etats favorisent cela d’abord et ensuite, progressivement, on pourra aller vers la zone (monétaire). »

Rappelons qu’après son accession à l’indépendance, le 2 octobre 1958, la Guinée a fait le choix de la souveraineté monétaire. En 1960, elle a créé la Banque de la République de Guinée, devenue plus tard la Banque centrale de la République de Guinée, et a mis en circulation sa propre monnaie, le franc guinéen.

En octobre 1972, le président Ahmed Sékou Touré a remplacé le franc guinéen par le syli. Cette monnaie tiendra jusqu’en 1986, l’année où le franc guinéen est réintroduit par le président Lansana Conté, après la dévaluation du syli.

Donc, pour la Guinée, la monnaie nationale est bien plus qu’un symbole.

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