Belgique : 65 ans après l’assassinat de Lumumba, une bataille mémorielle toujours active 🇨🇩🇧🇪

Des livres et une commission parlementaire

La révision de cette mémoire a commencé à la fin des années 1990, non sans catalyseurs extérieurs. Il a fallu attendre 1998 et le livre de l’Américain Adam Hochschild, Les Fantômes du Roi Léopold, pour ébranler véritablement la mémoire belge. L’ouvrage décrit les crimes et l’exploitation systématique sous Léopold II, entre 1885 et 1908, et n’hésite pas à employer le terme de “génocide”.

Il a forcé une prise de conscience des mauvais traitements subis par la population congolaise à des fins économiques”, pointe Yasmina Zian. Deux ans plus tard, L’Assassinat de Lumumba de Ludo De Witte provoque la création d’une commission parlementaire belge sur la responsabilité du pays dans la mort du leader congolais. Elle conclut à une “responsabilité morale” — formulation prudente, mais première reconnaissance officielle.

Il faudra encore attendre vingt ans pour franchir une nouvelle étape. En juin 2022, lors de sa visite en RDC, le roi Philippe exprime ses “plus profonds regrets” pour les blessures, souffrances et humiliations infligées durant l’époque coloniale, reconnaissant explicitement la nature inégale, raciste et paternaliste du régime. Lors de la restitution de la relique de Lumumba, le Premier ministre Alexandre De Croo réitère les excuses à la famille et reconnaît la responsabilité belge, comme l’avait fait Louis Michel, alors ministre des Affaires étrangères, lors des travaux de la commission parlementaire vingt ans plus tôt.

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Une bataille mémorielle loin d’être gagnée

Si ces avancées sont réelles, les obstacles qui subsistent restent considérables. Un rapport des Nations Unies de juin 2025 pointe que l’impact de la colonisation sur la société belge demeure largement tabou, avec des effets directs sur les perceptions, les stéréotypes et la perpétuation du racisme structurel et individuel, entravant notamment la lutte contre le racisme systémique.

Les raisons de cet enlisement sont profondes. Sous le régime léopoldien, des officiers et agents coloniaux ont commis des actes que les spécialistes, comme l’historien Guy Van Temsch, n’hésitent pas à qualifier de crimes contre l’humanité : incendies de villages, coercition, violence extrême pour l’exploitation de l’ivoire et du caoutchouc. “Une propagande intense a dépeint le projet colonial comme une libération des Congolais du “joug des esclavagistes arabes”, masquant les motivations économiques et les violences réelles. Cette promotion a été particulièrement forte durant l’entre-deux-guerres, réhabilitant Léopold II”, décrit Romain Landmeters, historien et maître de conférences à la Faculté de droit Saint-Louis (UCLouvain). Aujourd’hui encore, Léopold II reste souvent perçu comme le “roi bâtisseur” avant d’être associé aux crimes de son règne. Des “lobbies coloniaux” ont par ailleurs influencé la production de savoirs après les indépendances, façonnant une histoire officielle complaisante.

Romain Landmeters remet également quelques pendules à l’heure sur des idées reçues tenaces. Contrairement à ce que l’on croit souvent, la reprise du Congo par l’État belge en 1908 n’a pas mis fin à la violence coloniale : les scientifiques démontrent des continuités plutôt que des ruptures franches en matière de justice, de gestion militaire et de relations avec les colonisés. La Belgique a longtemps freiné l’émancipation et l’accès aux droits des populations congolaises, rwandaises et burundaises. “La famille royale a longtemps eu peu d’intérêt à aborder pleinement ce passé. La validation par le roi Baudouin de l’assassinat de Lumumba est un fait établi”, dénonce l’historien.

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Comme les collabos de 40-45

La contestation des statues dans l’espace public, en particulier celles de Léopold II, s’inscrit dans cette bataille mémorielle toujours en cours. “De nombreux lieux publics sont encore nommés en l’honneur de figures coloniales dont les écrits personnels révèlent des actes d’une horreur extrême, comparables à ceux de criminels de guerre”, relève Romain Landmeters. L’arrivée d’une diaspora importante d’Afrique centrale en Belgique, surtout à partir des années 1990, a considérablement renforcé le poids de ces revendications, confrontant l’espace public à son héritage colonial. Le mouvement Black Lives Matter en 2020 a relancé ces débats avec une intensité nouvelle. “Le passé colonial représente une “mémoire conflictuelle”, à l’instar d’autres épisodes comme la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale, mêlant récits publics et histoires intimes tues”, résume Jérémiah Vervoort.

Le manque de connaissance collective est directement lié à l’absence d’enseignement de la colonisation dans les écoles belges avant 2020 — et ce ne sera pleinement obligatoire qu’à partir de 2027. Tout un travail de déconstruction a dû être opéré, et il n’est pas terminé. Les élèves de deuxième et troisième secondaire ne pourront plus quitter les bancs de l’école sans connaissance de l’histoire du Congo, de sa colonisation et de son indépendance. Cette matière est désormais inscrite dans le nouveau référentiel de sciences humaines, dans le cadre du tronc commun. Concrètement, en 2e secondaire, les élèves aborderont l’expansion coloniale européenne avec un exemple explicite lié au Congo et à l’exploitation économique des territoires. En 3e secondaire, ils étudieront directement la colonisation belge en Afrique centrale — État indépendant du Congo, Congo belge, Rwanda et Burundi — en abordant la ségrégation raciale, le travail forcé, les rapports de domination, les mouvements de résistance et les processus d’indépendance.

Mais la réforme des programmes ne suffira pas seule. “La formation des enseignants est impérative, car beaucoup n’ont eux-mêmes pas été formés sur le sujet”, prévient Romain Landmeters. Au-delà de l’école, des acteurs comme l’AfricaMuseum, des chercheurs et des associations doivent continuer à diffuser des connaissances scientifiques auprès des générations qui ne sont plus scolarisées, dont les représentations sont parfois encore ancrées dans l’idée d’une “mission civilisatrice”. Et de pointer un paradoxe belge révélateur : le pays revendique son expertise en droits humains et son rôle sur la scène internationale — notamment concernant les Grands Lacs —, tout en ayant géré une colonie qui violait systématiquement ces mêmes droits.

Une leçon qui dépasse les frontières belges

Loin d’être un simple règlement de comptes national, ce processus pourrait avoir une portée internationale. Bob Kabamba qualifie la Belgique de pionnière mondiale dans cette démarche. “D’autres anciennes puissances coloniales — l’Angleterre, la France, l’Allemagne, le Portugal, l’Espagne — suivent ce débat de près et pourraient être inspirées à réévaluer leur propre histoire coloniale. L’établissement d’une vérité commune et la réécriture partagée de l’histoire, notamment à travers le procès Lumumba, sont essentiels pour réconcilier les peuples et instaurer une meilleure compréhension entre les pays colonisateurs et les pays colonisés. Le procès en cours est une continuation naturelle de cette politique de reconnaissance et de réconciliation historique. ” Une page noire, peut-être pas encore tout à fait tournée, mais que la Belgique, soixante-cinq ans après, commence enfin à lire en face.

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