Benoît Chervalier, banquier d’affaires, vice-président Afrique du Medef: « Les défis à relever pour que la Côte d’Ivoire demeure une économie dynamique » (Interview)

Banquier d’affaires, président Afrique du patronat européen (BusinessEurope) et vice-président Afrique du Medef, il enseigne à essec Business School, à Paris, et a récemment publié Ce qu’attend l’Afrique, ressources locales, tensions mondiales aux Éditions de l’Aube. De passage à Abidjan, il évoque les performances économiques de la Côte d’Ivoire.

Benoît Chervalier, pouvez-vous nous présenter brièvement votre parcours et ce qui vous a conduit à écrire Ce qu’attend l’Afrique : ressources locales, tensions mondiales ?
La rédaction d’un ouvrage est quelque chose de très intime, parce qu’on y donne aussi une part de soi. Ce qui m’a amené à écrire ce livre aujourd’hui, c’est la conjugaison d’un parcours intime, personnel et familial, ainsi que de mon engagement professionnel depuis plus de 25 ans avec le continent africain. Je me suis rendu dans quarante pays africains, et dans un peu moins de cent pays à travers le monde, avec mes trois casquettes : ancien haut fonctionnaire pendant une bonne dizaine d’années, notamment à la Banque africaine de développement ; chef d’entreprise et banquier d’affaires depuis plus de dix ans ; enfin, aujourd’hui, j’exerce trois fonctions : outre celle de banquier d’affaires, je suis également président Afrique de BusinessEurope et vice-président Afrique du MEDEF. Ma troisième casquette est celle d’enseignant, à laquelle je suis très attaché. Depuis plus de quinze ans, j’enseigne le Doing Business et je dirige la première chaire Afrique, Business et Industrie en Afrique à l’ESSEC Business School. J’y ai connu plus de mille étudiants d’origines et de parcours très variés : Ivoiriens, Kényans, Éthiopiens, Sud-Africains, mais aussi Chinois et Indiens. Ce livre conjugue tous ces parcours et toutes ces expériences.

Quel message principal souhaitez-vous transmettre à travers ce livre ?

En deux phrases : ce qu’attend l’Afrique, c’est la liberté de ses choix. La liberté de ses choix, c’est aussi celle de tous les pays qui entendent rester souverains. Ce qui est important, c’est que ce qu’attend l’Afrique est finalement ce qu’attendent aussi les pays européens : être maîtres et libres de leurs choix. L’actualité montre combien il est essentiel de défendre cette souveraineté et cette approche.

Pourquoi ce focus sur l’Afrique, alors que vous avez visité plus de cent pays ?

Ce n’est pas mon premier livre. Mon premier ouvrage, La mondialisation démystifiée, un iPhone à Bamako, remonte à près de vingt ans.

À l’époque, je me rendais régulièrement dans les pays du Sahel. La sortie du premier iPhone en Californie m’a frappé lorsque je le retrouvais dans les faubourgs de Niamey ou de Bamako : ce n’était pas seulement un produit, c’était une révolution. Après dix ans sans écrire, le contexte géopolitique actuel, la succession des polycrises et les trois dernières crises m’ont donné envie d’apporter un message et une approche différente, afin de contribuer à tracer un chemin pour l’Afrique.

Vous abordez les ressources locales africaines dans le livre. Quels sont les principaux défis et opportunités ?

La souveraineté n’est pas l’autarcie : aucun pays ne peut tout faire seul. Il s’agit de déterminer ce que l’on doit faire soi-même et ce que l’on peut faire avec des partenaires privilégiés. Les pays africains sont très riches en matières premières, agricoles ou non. La question est de savoir comment constituer des filières afin d’assurer la résilience économique ainsi que la souveraineté énergétique, alimentaire et numérique. Cela implique de transformer et d’industrialiser localement. Chaque pays doit déterminer ses priorités et coopérer avec d’autres pour créer de la richesse, de l’emploi et renforcer sa résilience. La coordination est essentielle, mais il n’est pas réaliste de vouloir coopérer avec tous les pays.

L’Afrique a connu un regain d’intérêt dans les années 2010. Que dit le livre sur son présent et son avenir ?

Le point de bascule n’est pas 2019, mais 2014, avec le choc pétrolier : le prix du baril est passé de 120 dollars à 60 dollars, puis à 28 dollars en février 2016. Beaucoup de pays africains étaient déjà fragilisés avant le COVID-19, qui n’a fait qu’amplifier les problèmes. La performance économique varie énormément selon les pays et les zones. Il n’y aura pas de trajectoire homogène : certaines économies iront bien, d’autres moins bien, et ces situations peuvent évoluer dans le temps. La résilience consiste à s’adapter à ces différents chocs. Les choix à court terme des acteurs politiques, institutionnels et économiques détermineront la trajectoire des quinze prochaines années, d’où l’urgence d’agir.

Quels leviers pour forger la résilience des économies africaines ?

Il n’existe pas de recette magique. Trois principes généraux s’imposent : des règles lisibles et applicables ; l’énergie au cœur des priorités ; la formation et le capital humain. Ensuite, chaque pays doit adopter sa propre stratégie. Je crois profondément en l’industrie comme axe fondamental de développement : créer des filières, des entreprises de toutes tailles et favoriser l’intérêt collectif. L’industrie permet de se former, d’acquérir un savoir-faire tout au long de la vie et d’offrir des parcours professionnels ainsi que de véritables perspectives.

Que pensez-vous du capital humain dans la dynamisation d’une économie ?

Merci pour la question. Comme je le disais, je pense ici davantage à la formation qu’à l’éducation. La formation permet de créer des compétences directement applicables. J’insiste sur deux points essentiels. Le premier est qu’il faut donner aux jeunes une vision claire de ce qu’ils peuvent accomplir dans leur pays. Beaucoup partent avec l’idée qu’il n’existe pas d’opportunités. Mais si on leur montre que l’industrie, l’entrepreneuriat et la transformation locale offrent des parcours de carrière solides et valorisants, ils peuvent envisager de revenir. Le second point consiste à créer des incitations concrètes pour le retour et l’intégration des jeunes formés à l’étranger. Cela peut passer par des programmes de mentorat, des partenariats entre entreprises locales et institutions académiques, des start-up incubées ou encore des projets industriels structurants dans lesquels les compétences sont directement valorisées. Le but est de faire en sorte que le retour ne soit pas seulement symbolique, mais qu’il soit utile et gratifiant, tant pour le pays que pour le jeune lui-même. Ensuite, il y a la question de l’attractivité globale de l’Afrique. Le capital humain, ce n’est pas seulement retenir les talents, c’est aussi les faire venir, y compris ceux qui n’étaient pas initialement issus du continent. En résumé, il faut combiner vision, opportunités concrètes et reconnaissance de la compétence pour créer un cercle vertueux. Une fois ces éléments réunis, la formation devient un véritable levier pour construire la résilience et la souveraineté économique, et non plus un facteur de fuite des talents.

Quels types de savoir-faire doivent être développés ?

Deux piliers : le savoir-faire technique pour les métiers industriels et technologiques ; le savoir-faire manuel pour les métiers artisanaux ou de production, comme boulangers, fraiseurs ou tourneurs, sans oublier la mobilisation des ressources locales.

La Côte d’Ivoire incarne une économie ambitieuse et dynamique. Quels sont les défis à relever ?

Si la Côte d’Ivoire incarne admirablement cette Afrique ambitieuse, dynamique et vectrice de changement, il faut garder sa lucidité pour relever plusieurs défis : une stabilité politique durable, une gouvernance renforcée et une meilleure redistribution des richesses afin de lutter contre les inégalités sur l’ensemble du territoire, grâce notamment à la capacité d’éduquer et de former une jeunesse en forte croissance.

Le produit national brut par habitant de la Côte d’Ivoire est en train de dépasser celui de la Tunisie, alors qu’en 2021, le premier pays était classé parmi les pays pauvres et le second parmi les pays à revenu intermédiaire.

Comment expliquez-vous cette performance ?

Après avoir été un modèle de croissance et de stabilité entre les années 1970 et 1990 sous Félix Houphouët-Boigny, le pays est tombé dans les affres de troubles civils violents au début des années 2000, jusqu’à leur paroxysme en 2011, avec quelque 3 000 morts. Cette parenthèse tragique s’est refermée avec la confirmation de l’élection du président Alassane Ouattara, bénéficiant du soutien de la communauté internationale. Un agenda de réconciliation et de modernisation rapide du pays s’est alors engagé. En quinze ans, le pays s’est profondément transformé. Des routes, des autoroutes et des ponts ont été construits un peu partout. Les institutions et les entreprises s’y sont installées ou y sont revenues, à l’image de la Banque africaine de développement en 2014, après un déménagement provisoire en Tunisie qui avait duré dix ans. Le PIB du pays a affiché une croissance annuelle d’environ 8 % sur la période, faisant de la Côte d’Ivoire le pays le plus dynamique d’Afrique de l’Ouest et l’une des économies les plus performantes du continent.

Y a-t-il eu d’autres actions qui ont renforcé la dynamique ivoirienne ?

La victoire de l’équipe nationale de football, Équipe de Côte d’Ivoire de football, lors de la Coupe d’Afrique des nations 2024, a constitué un formidable vecteur de succès et de communication. Pour illustrer cette Afrique entreprenante et en pleine mutation, j’ai choisi la Côte d’Ivoire afin d’y emmener, en 2025, mes étudiants de la première promotion de la chaire « Business et industrie en Afrique » que j’ai créée à l’ESSEC Business School. Ce voyage d’études visait à représenter cette Afrique qui bouge, cette Afrique en effervescence, cette Afrique paradoxale, loin des caricatures et des images simplistes.Il ne s’agissait pas non plus d’offrir une image idéalisée ou trompeuse. La visite, le premier jour, d’un atelier rudimentaire de savonnerie dans les faubourgs de Grand-Bassam, où des poulets bicyclettes arpentaient les rues ensablées non goudronnées, permettait de garder les pieds sur terre. Ce voyage m’a profondément marqué.

La mobilisation des ressources locales est un défi pour les États africains. Comment y remédier ?

Il y a deux axes principaux. D’abord, élargir l’assiette fiscale : inclure davantage de contribuables et réduire les taux d’imposition pour renforcer le consentement à l’impôt et favoriser une participation collective. Ensuite, offrir des garanties sociales concrètes, comme la couverture médicale ou la prévoyance, afin que le paiement de l’impôt ait une contrepartie tangible pour les citoyens.

Comment concilier incitation et réglementation pour la mobilisation des ressources ?

L’incitation passe par l’élargissement de l’assiette fiscale et la baisse des taux. La réglementation consiste à fixer des obligations pour certains investissements, par exemple dans le logement social, afin de garantir que les ressources mobilisées soient utilisées dans des secteurs prioritaires.

Les agences de notation internationales reflètent-elles la réalité des risques africains ?

Pas toujours. Elles sont souvent critiquées pour ne pas prendre suffisamment en compte les spécificités locales et peuvent influencer le coût de l’emprunt. Pour y remédier, des agences africaines de notation, comme Bloomfield Intelligence, proposent une lecture complémentaire mieux adaptée aux réalités domestiques.

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