CAMEROUN : LE SURSAUT INDISPENSABLE DE LA CONSCIENCE NATIONALE

Ce sursaut indispensable de la conscience transcende les clivages partisans et résonne avec force dans les récentes exhortations du Pape Léon XIV, lors de son voyage apostolique (1). Il repose sur un trépied stratégique : l’éthique de responsabilité décisionnelle pour démanteler les malversations financières, la transformation industrielle endogène destinée à rompre la trajectoire paralysante d’une économie de rente et la mobilisation sans faille d’une jeunesse prête à participer à la redéfinition d’un contrat social. Tolérer le détournement des deniers publics et le clientélisme délétère revient à brûler les semences de l’avenir sur l’autel des cupidités individuelles. Les dirigeants du pays doivent opérer une transition radicale vers la rédemption politique (2), où chaque décideur répond, devant le peuple, des conséquences de ses actes.

Urgence d’un développement endogène

L’accumulation primitive illicite et la prolifération de privilèges indus ne sont que les cris de la décadence, des bruits indécents que font les prédateurs de la République pour masquer la vacuité de leur patriotisme. C’est le visage hideux de « l’État prédateur » (3), où les ressources publiques sont capturées par des réseaux d’intérêts particuliers. Alors que les capitaux volatils s’envolent au premier souffle de crise macroéconomique ou de turbulence postélectorale, le progrès ne peut s’enraciner que dans la valorisation du génie endogène. C’est par l’audace et l’innovation de la jeunesse que les matières premières locales – tels que l’or brun des vergers de cacao ou l’or blanc du coton des plaines septentrionales – devraient faire l’objet d’une transformation industrielle domestique.

C’est également à l’aune de la rigueur éthique que se révèlent les vulnérabilités structurelles d’une économie de comptoir, fortement dépendante des flux d’importation. À ce modèle extraverti malaisément maîtrisable s’oppose la solidité d’un développement autocentré (4), qui puise sa sève dans la fertilité monumentale et l’exploitation rationnelle des terres, notamment du bassin de la Sanaga aux hauts plateaux de l’Ouest. Car l’éthique du travail est ce feu sacré qui constitue le moteur de l’émancipation et libère le potentiel d’un peuple lorsque la tempête de l’incertitude et les chocs exogènes déstabilisent les modèles inadaptés. La résilience d’un système économique national dépend alors de sa capacité intrinsèque à substituer la production locale aux dépendances humiliantes du marché mondial difficilement domptable.

Résistance éthique contre les dérives alimentaires

La trajectoire socio-économique camerounaise exige une rupture intégrale avec les intermédiaires informels de l’ombre –  parfois appelés « opérateurs économiques » – qui spolient avec leurs complices du sérail la fortune publique. À l’inverse, la résilience des communautés paysannes démontre que la préservation de précieux patrimoines ancestraux de misère constitue le fondement même d’une stabilité de développement durable. Si le gain facile favorise l’atomisation individualiste, seule la souveraineté économique garantit l’autonomie d’une nation. La réhabilitation des solidarités communautaires et des savoirs partagés pose ainsi les jalons et les socles de la résistance éthique contre les dérives alimentaires de l’individualisme prédateur d’élites mentalement sous-développées.

Afin de briser les cycles de la corruption endémique et de la prévarication élitaire, le pays des Lions indomptables doit s’attaquer à la racine du mal : l’impunité institutionnalisée. Le politologue français Jean-François Bayart a formellement démontré comment ces pratiques s’articulent autour de la « politique du ventre » (5), légitimant les déviances financières comme modalités d’ascension sociale.  En conséquence, le sursaut de la conscience nationale impose une refonte globale des dispositifs de contrôle et une application inflexible du droit en vigueur. Les organes de vérification de l’État doivent cesser d’opérer comme des instruments de régulation politique pour devenir de véritables remparts inviolables de la fortune publique des citoyens.

Rupture systémique et réfection de l’habitus

La neutralisation de l’incivisme ne peut se limiter à son embastillement thérapeutique. Elle requiert une transformation profonde de l’habitus citoyen, définissable comme un système de dispositions intériorisées qui gouverne les pratiques quotidiennes des acteurs sociaux (6). La délinquance criminelle, l’abandon du volontarisme et les dysfonctionnements institutionnels ne sauraient être essentialisés dans le registre des fatalités culturelles ; ils constituent des symptômes douloureux et des indicateurs empiriques d’une érosion du contrat social. Réhabiliter le civisme exige la mise en œuvre d’une politique rigoureuse d’éducation publique, combinée à l’exemplarité nécessaire des élites, afin que le respect du bien commun (Res publica) redevienne la boussole cardinale d’un comportement authentiquement humain.

Le  processus de rédemption éthique s’oppose frontalement aux dynamiques postcoloniales, caractérisées par la réification des privilèges et la corruption des mœurs politiques (7). En réaction à ces dérapages, la prise de conscience place la jeunesse face à ses responsabilités historiques. Hyper-connectée mais marginalisée par des canaux institutionnels congestionnés et anomiques, elle détient pourtant les leviers de l’innovation pratique technico-entrepreneuriale. En canalisant son capital humain loin des fatalismes et des migrations périlleuses, elle dispose de l’aptitude à transformer le paysage agro-industriel et numérique du pays.

Vision de l’émergence à concrétiser

Sur le plan de la gouvernance, l’émergence macroéconomique à l’horizon 2035 demeure conditionnée par la déconstruction des armatures rentières au profit d’un modèle de co-développement solidaire (8). Les gestionnaires publics doivent intégrer l’obligation incontournable de reddition des comptes transparents face aux citoyens et aux institutions de contre-pouvoir. La modernisation de l’État ne saurait se réduire à une transition numérique financée par l’Union européenne ; elle doit consacrer la primauté du mérite, de la compétence et de la probité sur les logiques d’allégeances partisanes ou de replis identitaires.

La trajectoire d’émergence du Cameroun ne se mesurera pas à l’opulence insolente d’une minorité privilégiée, mais à sa capacité à ériger, tel le mont Fako, ce fameux « Char des Dieux », une économie autonome, inclusive et résistante face au désert du temps. En mobilisant ses forces vives autour d’un idéal de justice et d’intégrité, « l’Afrique en miniature » est en mesure de réaliser son potentiel stratégique. Le sursaut de la conscience ne relèverait plus alors de la spéculation philosophique, mais constituerait l’acte fondateur d’une nation souveraine pour la prochaine décennie.

Alain Boutat
Épidémiologiste,
économiste et politiste 
Lausanne

Notes et références :
(1) AFP. « Au Cameroun, le pape appelle les autorités à « un examen de conscience » », L’Orient Le Jour, 15/04/2026.
(2) Weber M. Le Savant et le Politique, Librairie Plon, 1959 1959 (Conférences originales de 1917 et 1919).
(3) Galbraith JK. The Predator State: How Conservatives Abandoned the Free Market and Why Liberals Should Too, Free Press, 2008.
(4) Sen A. Development as Freedom, Oxford University Press, 1999.
(5) Bayart J-F. L’État en Afrique : La politique du ventre, Éditions Fayard, 1989.
(6) Bourdieu P. Le Sens pratique, Les Éditions de Minuit, 1980.
(7) Mbembe A. Politiques de l’inimitié, Éditions La Découverte, 2016.
(8) Ze Belinga M, Sarr F. L’économie africaine, Éditions La Découverte / Agence française de développement, 2021.

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