Dans l’est du Burkina Faso, le cencengu est bien plus qu’un morceau de tissu

Le bruit du métier à tisser se fait entendre au loin. Il se mêle aux causeries de jeunes filles et de femmes. L’ambiance est bon enfant dans cette cour située dans le secteur 2 de la ville de Fada N’Gourma [dans la province du Gourma, dans l’est du pays]. Assise sur une chaise longue, les yeux rivés sur la navette de l’appareil, Salmata Ouoba tisse. Les fils sont de couleur rouge, bleu et noir. “Je tisse un cencengu”, dit-elle timidement en langue gulmance [ou gourmantché, peuple vivant principalement au Burkina Faso].

Dans ce centre de tissage, quatre-vingt personnes sont à la tâche, chaque jour, pour sortir des pagnes tissés, communément appelés faso dan fani [un textile burkinabè tissé de façon artisanale à partir de coton filé, dont le nom, issu de la langue dioula, signifie : “pagne tissé de la patrie”]. Salmata Ouoba donne progressivement vie à un pagne cencengu ; toutes les tisseuses ici savent confectionner ce pagne.

“C’est même le tout premier motif que nous leur apprenons”, insiste la promotrice du centre de formation professionnelle Divine Grâce, Pagdi Ouali. Elle-même tisse depuis 1992. Pour elle, ce pagne est bien plus qu’un morceau de tissu.

Un pagne pour chaque moment

Pour Pagdi Ouali, le cencengu est un pagne spécial. Il est présent dans toutes les grandes étapes de la vie du Gulmancé. “La jeune fille porte ce pagne-là. C’est ce pagne qu’on amène pour la dot. C’est encore ce pagne que les circoncis portent à leur sortie d’initiation. Quand une fille se marie et que son mari la trouve vierge, c’est ce pagne qu’il apporte comme cadeau à sa belle-mère pour lui dire merci d’avoir gardé sa fille digne jusqu’au mariage.”

Depuis quelques années, il y a comme un regain pour la promotion du cencengu. En mars dernier, tous les membres de la délégation spéciale communale de Fada N’Gourma se drapaient tous avec un cencengu lors de la première session ordinaire de l’année 2026.

Son boubou en faso dan fani n’est certes pas aux couleurs du cencengu [qui est tissé généralement de fils bleus, rouges et noirs, ou uniquement en rouge et noir], mais l’écharpe qu’il porte au cou, oui. Le vice-président de la délégation spéciale du Conseil régional de l’Est, Noel Yempabou Combary, s’affiche rarement sans une couleur qui fasse référence au cencengu. Il rappelle que c’est une étoffe caractéristique de la région de l’Est, “un patrimoine régional à promouvoir”.

Le vice-président de la délégation spéciale du Conseil régional de l’Est plaide pour une codification du cencengu. Photo Studio Yafa, avril 2026, Fada.

Il dit avoir constaté un regain d’intérêt pour ce tissu aussi bien dans la région qu’au-delà de celle-ci. Un signe selon lui, de la “déconstruction” progressive des “esprits pour amener les gens à adopter le patrimoine local”.

“On porte l’identité du Gulmu”

À Ouagadougou, Mindieba Ouali fait partie de ceux qui portent le cencengu comme un étendard. Travailleur social, blogueur et ambassadeur culturel, il a même créé un hashtag pour donner un éclat international au pagne dans lequel il se reconnaît.

“J’ai voulu cette signature numérique pour permettre que ce pagne soit connu au-delà des frontières. Aborer le cencengu, c’est une fierté affirmée parce que, par-dessus tout, c’est comme quand on soulève le drapeau. Il y a un sentiment qu’on ne peut décrire. On porte l’identité du Gulmu [région de l’est du Burkina Faso, aux frontières du Bénin, du Togo et du Niger]. Il n’est pas rare de porter cette tenue et de voir quelqu’un vous saluer en langue gulmance. Plusieurs fois, il est arrivé que, par la tenue, nous soyons identifiés. C’est donc une tenue identitaire très remarquable”, soutient l’ambassadeur culturel.

Qui mieux que les tisseuses pour témoigner du regain d’engouement pour le cencengu ? En tout cas, au centre de formation professionnelle Divine Grâce de Mme Ouali, les métiers à tisser ne cessent de sortir des bandes. Plus qu’avant, confie celle-ci : “J’ai constaté un regain d’intérêt pour le cencengu ces dernières années. On tisse énormément et cela nous fait très plaisir. J’ai beaucoup aimé cette valorisation parce que ça m’a apporté de nombreuses opportunités. Avant, on tissait, mais pas comme maintenant. C’était notamment quand il y avait une cérémonie que les gens en commandaient. Mais maintenant, chaque jour nous tissons le cencengu. Beaucoup de tisseuses peuvent en témoigner.”

Certification et codification

Des autorités, des grossistes, des couturiers comptent parmi ses clients. Pagdi Ouali ajoute que les commandes fusent au point qu’elle a même ouvert une boutique dans la capitale pour vendre ses productions. Et, comme il fallait s’y attendre, le pagne qui est le plus demandé est le cencengu.

Au regard de ce regain d’intérêt, le vice-président de la délégation spéciale du Conseil régional de l’Est soutient l’idée d’une codification. Raconter l’histoire de ce marqueur culturel, ses usages et ses spécificités. Cela pourrait contribuer à maintenir son ancrage culturel et, surtout, à lutter contre la fraude qui guette un secteur en pleine expansion.

Dans l’atelier, Salmata poursuit son ouvrage. Les bandes de couleur rouge, noire et bleue avancent lentement sur la navette. Le cencengu prend forme sous la supervision de Pagdi Ouali. Une des actrices de la reconquête de cette étoffe.

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