De la Côte d’Ivoire à Yvoir, le terrible parcours migratoire de Célestine : « Imaginez ce que ces hommes peuvent faire aux femmes non accompagnées »

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Fuir un mariage arrangé

Célestine est née en Côte d’Ivoire. Très tôt orpheline, elle est élevée par sa tante, puis par un oncle. Mais à 17 ans, elle est promise en mariage à un voisin beaucoup plus âgé qu’elle. Un mariage qu’elle refuse. Pour échapper à son funeste sort, Célestine quitte le village pour rejoindre Abidjan, la capitale économique du pays où sa tante était venue s’installer. Mais cette dernière refuse de l’accueillir, lui reprochant son refus du mariage. Célestine est recueillie un temps par des amies, mais est à nouveau chassée.

À Abidjan, elle rencontre cependant celui qui deviendra son mari. Et avec qui elle peut envisager enfin un avenir plus radieux. Le couple regagne le village du jeune homme et fonde une famille – deux enfants naissent de leur union. C’est alors que le beau-père de Célestine décède. Son mari espère pouvoir reprendre l’exploitation des terres agricoles de son papa. Mais le partage de l’héritage se passe mal. Le mari de Célestine est battu à mort par ses propres frères qui brûlent ensuite la maison où le couple habitait. Célestine et son mari choisissent alors de fuir. D’autant que le vieux voisin à qui elle avait été promise cherche à récupérer le montant de la dot qu’il avait déjà versée à l’oncle de la jeune femme.

Après avoir confié les deux enfants à leur grand-mère maternelle, les deux jeunes prennent le chemin de l’exil en 2024 avec l’espoir de rejoindre l’Europe. Commence alors pour eux un périple jonché de souffrances. Ils traversent le Mali par le désert. Ils gagnent ensuite la Libye, puis la Tunisie dans l’idée de rejoindre l’Italie.

D’innombrables viols

Ces mois de transhumance sont un calvaire. Le séjour en Libye singulièrement. Des bandes criminelles y attaquent les migrants en transit. Elles cherchent à leur prendre le peu d’argent qu’ils emportent avec eux pour le voyage. Elles commettent d’innombrables violences sexuelles aussi. Célestine raconte que les femmes sont visées par les criminels qui les soupçonnent de cacher l’argent dans leurs parties intimes. Elles sont déshabillées, fouillées dans leur intimité et, souvent, violées, parfois sous le regard d’un mari attaché à proximité. « Et imaginez un peu ce que ces hommes peuvent faire aux femmes qui ne sont pas accompagnées« , glisse une accompagnatrice du centre d’Yvoir.

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Une traversée de tous les dangers

La traversée de la Méditerranée depuis la Tunisie constitue une autre terrible épreuve pour Célestine. Une place dans un canot se monnaie 600 euros. La première tentative est un échec. Le passeur qui leur a promis de les faire monter à bord d’un de ces rafiots les abandonne en rase campagne, emportant avec lui l’argent qu’ils avaient durement gagné en travaillant dans des champs. Après une autre tentative, le couple prend enfin la mer. Mais la traversée se passe mal. Ils sont entassés avec 35 autres personnes sur un bateau pneumatique, sans gilet de sauvetage. L’eau salée et les hydrocarbures que rejette le moteur brûlent la peau des jambes et des bras. Un des occupants succombe même de ses blessures – et est aussitôt jeté à l’eau.

Puis au milieu de la mer, le moteur de l’embarcation s’arrête – le réservoir des bateaux ne contient généralement que la quantité de carburant nécessaire pour couvrir un peu plus de la moitié du chemin. Pendant 5 jours, le bateau dérive sur la mer Méditerranée avant d’être repéré par un bateau de pêche qui préviendra les unités de secours de la marine italienne. Après un sauvetage en mer, les passagers du petit bateau sont amenés sur l’île de Lampedusa. Célestine et son mari y sont soignés, puis placés dans un camp d’accueil. Mais, selon la migrante ivoirienne, les conditions de vie y sont exécrables. Raison pour laquelle le couple a repris le chemin de l’exil jusqu’à Bruxelles. Où, enfin, Célestine peut arrêter sa marche, demander l’asile et tenter d’effacer ses nombreux traumatismes.

Une étude internationale du mouvement Croix-Rouge

Aussi terrible soit-elle, l’histoire de Célestine est loin d’être rare. Les violences liées au genre sont même systématiques sur le chemin de l’exil. Une étude internationale réalisée en 2024 par la Croix-Rouge en atteste clairement.

Cette étude a été réalisée à partir d’entretiens avec 818 femmes ou enfants dans 17 pays différents – 22 en Belgique – ainsi qu’un certain nombre de personnes-ressources (éducateurs, etc.). Trois grands constats sont établis au fil de ces entretiens.

Premier de ces constats, les routes migratoires sont dangereuses et mortelles. « Et elles le sont encore plus pour les femmes et les enfants, assure Delphine De Bleeker, responsable du Département Rétablissement des liens familiaux à la Croix-Rouge qui a réalisé la partie belge de l’enquête. Les femmes risquent par exemple plus de se noyer car elles vont aussi essayer de secourir leurs bébés ou leurs jeunes enfants, elles se sont fait voler leur gilet de sauvetage. Lors des traversées de déserts, elles ont plus de mal à suivre le rythme de la marche, notamment parce qu’elles sont enceintes ou portent dans leur bras de jeunes enfants, alors que le mot d’ordre donné par les passeurs est d’abandonner les plus faibles.« 

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Autre constat : les violences sexuelles sont omniprésentes. « Viol par les passeurs, par des gardes-frontières, par des simples citoyens des pays traversés, prostitutions pour payer le passage, pour garder son logement, pour payer de la nourriture, pour avoir un travail,…, énumère Delphine De Bleeker. Les violences sont quasiment systématiques sur le parcours migratoire. Y compris en Europe. J’ai en tête le témoignage d’une résidente du centre d’Yvoir qui m’a raconté avoir été violée par deux hommes alors qu’elle vivait à la rue à Bruges. »

Enfin, il apparaît que les personnes migrantes ont très peu accès aux services essentiels, singulièrement à des soins de santé durant leur trajet.

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