Denis Mukwege : il faut un tribunal spécial pour le Congo

Changement ou révision de la Constitution… pour Denis Mukwege, les conditions ne sont pas réunies. État de siège, crise sanitaire et sécuritaire sont les principales raisons qu’il souligne. Il propose par ailleurs une réforme profonde du secteur de la sécurité nationale avec les nationaux qui occupent les plus hautes responsabilités. Suivez notre interview avec le Dr Mukwege, alors quela RD Congo vient de prendre la présidence tournante du Conseil de sécurité de l’Onu.

DW : Quel est selon vous le plus grand danger auquel fait face la RDC ?

Dr Denis Mukwege : Je crois que lorsque le territoire est occupé et qu’on n’arrive pas à résoudre cette crise, malgré les nombreux accords conclus, c’est extrêmement inquiétant. Tous ces accords n’ont malheureusement pas permis de mettre fin à la guerre.

Aujourd’hui, nous faisons face à trois crises majeures. La première est une urgence de santé publique de portée internationale. La deuxième est une urgence sécuritaire. Non seulement deux provinces sont occupées par le Rwanda, mais deux autres armées étrangères sont également présentes sur notre territoire. Plus de cent groupes armés font la loi dans l’Est du Congo et même dans une partie de l’Ouest avec les Mobondo.

La troisième urgence est humanitaire. Trente millions de nos concitoyens vivent dans l’insécurité alimentaire. Entre six et sept millions de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays et se retrouvent sans abri. La violence exercée contre les femmes et les enfants a atteint des proportions qui inquiètent toute personne regardant cette population avec compassion.

DW : La RDC assure actuellement la présidence tournante du Conseil de sécurité des Nations unies. Selon vous, comment Kinshasa devrait-elle utiliser cette position pour faire avancer la mise en œuvre de la résolution 2773 ?

Dr Denis Mukwege : Une résolution qui n’est pas contraignante est une lettre morte. Il faut absolument parvenir à actionner le régime des sanctions.

Mais il faut également que la République démocratique du Congo mette la question de la justice au centre des discussions. C’est l’impunité qui alimente les conflits dans l’est de la RDC. Tant que les chefs rebelles savent qu’ils peuvent commettre des crimes en toute impunité, la situation persistera.

Nous demandons depuis longtemps la création d’un tribunal spécial pour le Congo. Nous avons besoin d’une véritable justice transitionnelle fondée sur quatre piliers : les poursuites judiciaires au niveau national et international, une commission vérité, des programmes de réparation pour les victimes et les communautés martyres, ainsi qu’une réforme institutionnelle garantissant la non-répétition.

DW : Dans votre lettre ouverte, vous mettez en garde contre toute révision constitutionnelle et contre un référendum dans le contexte actuel. Craignez-vous que ce débat détourne l’attention des priorités que sont la paix, la sécurité et la cohésion sociale ?

Dr Denis Mukwege : Quand vous faites face à une urgence sanitaire de portée internationale, à une urgence sécuritaire marquée par l’agression et l’occupation du territoire ainsi que par la mise en place d’administrations parallèles, et à une urgence humanitaire, la priorité doit être évidente.

Nous remplissons les conditions prévues par l’article 219 de la Constitution, qui interdit sa révision notamment lorsqu’un état de siège est en vigueur. Or cet état de siège existe en Ituri et au Nord-Kivu. Nous faisons également face à plusieurs urgences nationales majeures.

Dans ces conditions, comment peut-on envisager une révision constitutionnelle ? Lorsque ces trois urgences sont réunies et que l’on décide malgré tout de modifier la Constitution, je me demande quelle valeur on accorde encore à l’article 219.

DW : Quelles seraient, selon vous, les trois décisions prioritaires à prendre dans les prochains mois ?

Dr Denis Mukwege : La première priorité concerne la sécurité. J’ai toujours dit qu’on n’externalise pas la défense d’un pays. La sécurité nationale doit être assurée par les fils et les filles du pays.

Cela implique une réforme profonde du secteur de la sécurité : renforcer l’armée pour protéger nos frontières, réformer la police afin que l’autorité de l’État soit effective sur toute l’étendue du territoire, et disposer de services de renseignement capables de prévenir les tentatives de déstabilisation.

La deuxième priorité est l’établissement d’une responsabilité pénale individuelle. Cette responsabilité doit s’appliquer également aux chaînes de commandement militaires et politiques.

La troisième priorité est de soutenir les États qui disposent de la compétence universelle afin qu’ils puissent poursuivre les auteurs de crimes internationaux. Les criminels ne doivent pas pouvoir circuler librement à l’étranger en toute impunité.

Enfin, la situation humanitaire est aujourd’hui le symbole même de la négligence internationale. Il faut mobiliser tous les moyens possibles pour venir en aide à cette population qui est en train de mourir dans des conditions dramatiques.

DW : Dr Mukwege, merci.

Dr Denis Mukwege : Merci.

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