Comment redonner sens et valeur à nos métiers, insuffler plus de reconnaissance en entreprise… La sociologue Dominique Méda s’interroge.
Elle l’avoue : la question du travail l’obsède. Dominique Méda a d’abord été cette petite fille qui ne saisissait pas pourquoi il fallait rester en classe toute la journée pour travailler au lieu de jouer, avant de réussir un grand chelem : l’École normale supérieure, l’agrégation de philosophie et l’ENA. Aujourd’hui professeure de sociologie à l’université Paris Dauphine-PSL et présidente de l’Institut Veblen, elle publie un nouveau livre sur cette interrogation de jeunesse qui ne l’a pas quittée : pourquoi travaillons-nous ?, où elle tente d’élucider pourquoi le travail revêt une importance existentielle dans nos vies – et de quoi il sera fait demain.
Madame Figaro. – Vous rapportez qu’au cœur même du mot «travail» se loge un mensonge. De quoi s’agit-il ?
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Dominique Méda. – Ce mensonge, écrit John Kenneth Galbraith (économiste et conseil de plusieurs présidents démocrates américains, NDLR) dans son livre Les Mensonges de l’économie, publié en 2004, consiste à employer le même mot pour des activités qui n’ont rien à voir et renvoient à des expériences radicalement différentes. Je le cite : «Le mot “travail” s’applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable, et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n’y voient aucune contrainte. “Travail” désigne à la fois l’obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres, et dont ils jouissent. User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie.» Je partage totalement son diagnostic. Quand on lit Robert Linhart ou, plus près de nous, Joseph Ponthus, ou beaucoup de sociologues, on ne peut qu’être d’accord : le travail d’un intérimaire dans un entrepôt logistique, soumis à un rythme effréné et qui n’a pas le temps d’aller aux toilettes, et celui d’un dirigeant d’une très grande entreprise, qui va de rendez-vous en rendez-vous en avion pour rencontrer les grands de ce monde, n’ont tout simplement rien à voir.
Dans votre livre, vous racontez qu’il y a toujours eu une distinction entre les activités nobles et le travail lié à la subsistance, souvent attribué aux femmes et aux esclaves. Est-ce là l’origine du paradoxe qui veut que les métiers les plus utiles soient les moins bien payés ?
C’est la thèse du socio-économiste Thorstein Veblen : il soutient que, depuis toujours, les humains tentent d’éviter à tout prix de travailler. Surtout les hommes, précise-t-il, qui font tout pour laisser cette part aux femmes. D’où une sorte de hiérarchie des activités : plus elles sont proches de celles qui sont exercées par des femmes, plus elles sont méprisées. Même si les choses ont évolué, il existe toujours une stigmatisation de certains métiers vus comme peu nobles : ceux qui touchent aux fluides corporels, à la saleté, aux déchets, ceux qui relèvent du manuel versus de l’intellectuel, ceux qui sont considérés comme ne nécessitant pas d’autres compétences que les aptitudes naturelles. C’est pourquoi une partie du travail des femmes dans la sphère publique (le care notamment) est si mal rémunérée.
Il existe toujours une stigmatisation de certains métiers vus comme peu nobles : ceux qui touchent aux fluides corporels, à la saleté, aux déchets, ceux qui relèvent du manuel versus de l’intellectuel, ceux qui sont considérés comme ne nécessitant pas d’autres compétences que les aptitudes naturelles.
Dominique Méda, sociologue et autrice de l’ouvrage «Le Travail. Pourquoi travaillons-nous ?»
Les tâches domestiques sont aujourd’hui reconnues comme relevant du travail, et certaines féministes considèrent qu’elles devraient être rémunérées. Vous n’y êtes pas favorable. Pourquoi ?
Rémunérer le travail domestique risquerait de renforcer la spécialisation des rôles. Ce serait une manière d’inciter les femmes à rester à la maison. Il faut absolument éviter cela et tout faire pour mieux partager ces tâches à l’intérieur des couples.
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Vous révélez que les conditions de travail sont mauvaises en France, comme le pointe une enquête de 2021 réalisée par l’agence européenne Eurofound. Pourquoi ?
Sur les quatre items particulièrement représentatifs d’une forte pénibilité physique (postures douloureuses, port de charges lourdes, mouvements répétitifs de la main ou du bras, exposition aux produits toxiques), la France fait pire que la moyenne de l’UE. Les Français travaillent plus que leurs voisins dans des délais très stricts et très courts, et sont peu consultés sur les objectifs qui leur sont fixés. Ils perçoivent davantage le travail comme une menace pour leur santé. Et sont parmi les moins nombreux à se sentir reconnus à leur juste valeur : seulement 45 % des personnes en emploi se déclarent bien payées contre 68 % en Allemagne.
Quentin Houdas
Vous constatez un déni des élites sur ce sujet…
Trop de responsables politiques et économiques pensent que les Français sont des râleurs et que ce fort malaise au travail n’est pas réel. Ils oublient notre triste première place en Europe en matière d’accidents du travail mortels et non mortels, des chiffres peu susceptibles d’être simplement «subjectifs». Le fait qu’en 2019, d’après la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques), 37 % des Français ne pensaient pas être capables de tenir dans leur travail jusqu’à la retraite montre qu’il sera impossible de parler d’une réforme si on n’ouvre pas d’abord le chantier de l’amélioration des conditions de travail.
Trop de responsables politiques et économiques pensent que les Français sont des râleurs et que ce fort malaise au travail n’est pas réel. Ils oublient notre triste première place en Europe en matière d’accidents du travail mortels et non mortels, des chiffres peu susceptibles d’être simplement « subjectifs ».
Dominique Méda, sociologue et autrice de l’ouvrage «Le Travail. Pourquoi travaillons-nous ?»
À la question de savoir ce qui est important dans un emploi, 81 % des 18-30 ans répondent «réussir quelque chose», qui arrive avant le fait d’avoir un bon salaire. À quel type de travail aspirent les jeunes aujourd’hui ?
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Ils sont de plus en plus diplômés et ont des aspirations de plus en plus postmatérialistes. Ils veulent de l’autonomie, du sens, de l’efficacité, que le travail ne prenne pas toute la place. Or, il vient d’être montré par la Dares que leurs conditions de travail, qu’ils soient ou non diplômés, sont toujours moins bonnes que celles des plus âgés… C’est sans doute ce qui explique que 36 % d’entre eux veulent changer de métier trois ans après la fin de leurs études.
L’IA risque-t-elle de renforcer les inégalités hommes-femmes ?
Oui, parce que les femmes sont plus nombreuses dans les emplois de bureau et les emplois administratifs, ceux qui sont les plus menacés par l’automatisation.
«Nous ne travaillerons pas moins à l’avenir», écrivez-vous. Pourquoi cette conviction ?
Si nous nous engageons dans ce que j’appelle la reconversion écologique, les pertes d’emplois dans les secteurs qui sont les plus émetteurs de gaz à effet de serre et qui devront réduire leurs effectifs seront moins nombreuses que les créations d’emplois dans les secteurs à développer, comme la rénovation thermique des bâtiments, les énergies alternatives, le recyclage, l’agriculture écologique…
Karl Marx considérait le travail comme l’essence de l’homme, rappelez-vous. Dans quel sens l’entendait-il ?
Pour Marx, le travail est l’activité qui nous rend vraiment humains. Dans les Manuscrits de 1844, il propose d’imaginer ce qui se passerait si «nous produisions comme des êtres humains», et pas comme des animaux. Il écrit cette phrase extraordinaire : «Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre.» Cela signifie que le produit de mon travail montrerait aux autres qui je suis car «dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité». Mais attention, sous le capitalisme, nous ne produisons pas comme des humains : notre activité est aliénée. Elle ne deviendra pleinement humaine que lorsque le travail aura été supprimé, selon lui. C’est intéressant.
Vous le soutenez : «Le travail devrait être une joie.» Comment faire pour qu’il le soit davantage ?
Améliorer les conditions de travail, prendre en compte la valeur sociale des métiers, démocratiser les organisations. Le progrès consisterait aussi à déployer d’ambitieuses politiques permettant aux hommes et aux femmes de travailler tout en étant capables d’entourer de soins leurs enfants, leurs amis et leurs parents âgés. Le travail devrait œuvrer non plus à la destruction, mais à la réparation du monde.
presse
Le Travail. Pourquoi travaillons-nous ?, de Dominique Méda, Éditions Autrement, 240 p. , 20 €.
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