Fidèle à lui-même: discret, pudique, humble et humain
Si la crinière glamour couleur de jais s’est effacée derrière une coupe poivre et sel plus structurée, la silhouette affûtée des années de gloire s’est à peine épaissie. À 71 ans, Dominique Rocheteau reste fidèle à lui-même: discret, pudique, humble et humain. Il vient de fêter avec ses anciens coéquipiers de l’AS Saint-Étienne les 50 ans de la finale de la Coupe d’Europe 1976. Les Verts étaient cette année-là champions de France pour la neuvième fois, mais voyaient leurs espoirs européens se briser face au Bayern de Munich, sur les fameux « poteaux carrés » du stade de Glasgow, touchés plusieurs fois. Une épopée restée dans les cœurs français, bien au-delà des supporters verts. En bleu cette fois, Rocheteau était aussi sur le terrain face au Brésil lors du quart de finale mythique de Coupe du monde, remporté il y a tout juste quarante ans au Mexique. Retour sur les grandes heures d’un football encore populaire et sur la sympathie qu’il suscite toujours à travers l’un de ses acteurs les plus emblématiques.
Que reste-t-il de vos souvenirs de l’épopée de 1976 avec les Verts, puis de 1986 en Coupe du monde avec les Bleus, dont vous allez fêter les anniversaires ?
Dominique Rocheteau: C’est à la fois très loin et très proche dans la mesure où, quand je rencontre des gens, on en parle. J’ai fait une tournée de 80 dates un peu partout en France, il y a trois ans, à l’occasion de la sortie de mon livre Foot Sentimental (éd. Le ChercheMidi). J’ai pu mesurer la passion qui subsistait. Ces souvenirs sont toujours bien présents.
Êtes-vous quelqu’un de nostalgique ?
Dominique Rocheteau: Pas du tout. J’ai des enfants, des petits-enfants qui me permettent de rester à la page. Donc avant tout, je regarde devant, je ne regarde pas en arrière.
Vous auriez pu remporter ce qui est devenu la Ligue des champions, ainsi que la Coupe du monde : nourrissez-vous des regrets ?
Dominique Rocheteau: Non, je ne suis pas dans cet état d’esprit. J’ai toujours eu tendance à rebondir, à me remettre en question. Les mauvais moments, c’étaient plutôt mes blessures, qui m’ont empêché de jouer certains matchs. Ça a été une frustration sur le moment, c’est tout. Pareil pour la demi-finale contre l’Allemagne qu’on perd à Séville (Mondial 1982). Mais maintenant, c’est fini, c’est passé.
Êtes-vous surpris de susciter toujours autant d’engouement ?
Dominique Rocheteau: C’est une période qui est restée dans les cœurs. On a marqué des générations parce qu’il y a eu beaucoup de sympathie autour de cette équipe à laquelle les gens s’identifiaient. Les Stéphanois, bien sûr, mais aussi les gens partout en France.
Que vous dit-on le plus fréquemment quand on vous croise ?
Dominique Rocheteau: Vous nous avez marqués », « Vous nous avez fait rêver »… Cinquante ans après, c’est toujours présent dans l’esprit des supporters et des gens en général. À l’époque, on leur a beaucoup apporté. Je pense que c’est un juste retour des choses. Et pas seulement avec Saint-Étienne. Il y a aussi l’équipe de France lors des Coupes du monde, et Michel Platini, qui a marqué des générations.
« J’ai toujours été dans la transmission, à travers des projets éducatifs et des stages de foot… »
Dominique Rocheteau Ancien footballeur
C’est la seconde fois que vous évoquez cette notion de générations…
Dominique Rocheteau: Oui, car j’ai pu remarquer qu’il y avait aussi des jeunes qui venaient à notre rencontre. Notamment à SaintÉtienne, parce que c’est un club populaire. La passion se transmet au sein des familles, de grand-père en père, de père en fils. J’ai toujours été dans la transmission, à travers des projets éducatifs et des stages de foot, que j’ai repris d’ailleurs depuis cinq ans. Ça s’appelle Foot pour tous. Avec une certaine philosophie: tous les enfants, tous les niveaux, pour les garçons et les filles.
Quels liens entretenez-vous avec vos anciens coéquipiers ?
Dominique Rocheteau: Cinquante ans après, on continue à se côtoyer, à se voir régulièrement. On est vraiment très liés. Piazza vient d’Argentine, Janvion de Martinique, Curkovic de Belgrade. On s’est revus pour les festivités du cinquantenaire, le 8 mai au stade Geoffroy-Guichard. Comme avec l’équipe de France de 1986, chez Michel Platini, pour fêter ce fameux France-Brésil. C’est important pour moi, ce qu’il reste entre les joueurs.
On a le sentiment que vous bénéficiez aujourd’hui encore d’une cote d’amour supérieure à celle des autres Verts…
Dominique Rocheteau: Peut-être parce que j’étais un peu le « jeune » de l’équipe et que j’avais un look auquel les gens de mon âge s’identifiaient tout de suite. Mais ce qui m’importe et qui compte le plus pour moi, c’est le souvenir que j’ai laissé.
Ne pensez-vous pas avoir conservé cette popularité aussi en raison de votre manière d’être ?
Dominique Rocheteau: Je pense que ça vient du fait qu’il y avait une proximité avec les supporters, avec les gens. On se connaissait, on discutait. C’est aussi une question d’éducation. Et puis, j’ai eu le sentiment de ne pas faire un métier, mais d’exercer ma passion. C’était dans mon caractère.
Cette popularité était-elle difficile à vivre quand vous étiez au sommet de votre gloire ?
Dominique Rocheteau: Je n’ai pas eu de mal avec cette ferveur qu’il y avait autour de nous. Même si on me reconnaissait, j’ai pu vivre la vie d’un jeune de l’époque, aller voir des concerts, vivre tranquillement. C’était toujours convivial, bon enfant, il n’y avait pas de problème. À partir du moment où tu es normal, les gens se conduisent normalement.
Auriez-vous aimé être joueur pro en 2026 ?
Dominique Rocheteau: J’aurais aimé être footballeur aujourd’hui et jouer au Paris-Saint-Germain, ça c’est sûr, parce que c’est une magnifique équipe. Mais à côté de ça, en dehors du terrain, non. Tu ne peux pas vivre normalement ta vie. Ce n’est pas possible. Tu es obligé de vivre dans un truc très fermé.
Suivez-vous toujours le parcours des Verts ?
Dominique Rocheteau: J’espère qu’ils vont remonter cette année en Ligue 1. Mais ce qui est fabuleux, c’est que le stade est plein. C’est pour ça que c’est vraiment un club à part, un club populaire. Je le disais, c’est une passion, un héritage qui se transmet.
Pourtant, les sportifs actuels sont les meilleurs influenceurs pour faire passer des messages en matière d’éducation, de vivre-ensemble, de dépassement de soi…
Dominique Rocheteau: Ce n’est pas parce que tu es un joueur de foot et que tu as une réputation à surveiller que tu ne dois pas dire ce que tu penses. On peut mélanger politique et sport parce qu’on reste un citoyen à part entière. À plus forte raison de nos jours.
Aujourd’hui, à quoi ressemble votre vie ?
Dominique Rocheteau: Je vis en face de l’embouchure de la Gironde, dans le Médoc. Je suis à la campagne, avec des chevaux, tranquille. Je monte souvent à Paris pour retrouver ceux, parmi mes quatre enfants, qui y vivent. Et puis parce que j’aime bien Paris.
Vous sentez-vous à la retraite ?
Dominique Rocheteau: Pas du tout. Je crois que j’ai plus de choses encore à faire aujourd’hui qu’auparavant.
Le sport-business, un but pour la Coupe du monde version 2026 ?
Avec son nouveau format élargi (48 équipes, six semaines de compétition, trois pays coorganisateurs), la Coupe du monde version 2026 (du 11 juin au 19 juillet) ne laisse pas Dominique Rocheteau insensible. « Les passionnés sont contents, ils vont voir beaucoup de matchs, admet-il. Mais bon, c’est comme en coupe d’Europe, c’est l’évolution du “sport business”: il faut faire plus d’argent. C’est à l’image de la société, à l’image du sport en général: toujours plus. En témoigne aussi le prix des places: c’est un budget hors d’atteinte. C’est dingue! Ça devient un football à part, trop sélectif. Il faut garder le côté populaire. »
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