ENTRETIEN. « Il faut boycotter l’intelligence artificielle » affirme Abel Quentin


L’écrivain et romancier Abel Quentin, 41 ans.

Céline Nieszawer

Cette fois, dans « Sanctuaires », l’écrivain Abel Quentin se frotte au réel sans le filtre de la fiction. Il signe un essai sur l’intelligence artificielle (IA), conçu comme une confrontation entre l’auteur et un « technobéat » baptisé Michel Super.

Pourquoi avez-vous choisi cette forme tonique et fragmentée, inhabituelle pour un essai ?

J’ai voulu donner à ce texte une forme vivante, incarnée, qui soit une réponse en elle-même à la parole morbide, vide, du robot. Je n’ai peut-être jamais écrit un livre si personnel, où je me signale bruyamment au lecteur par un ton très pamphlétaire.

On vous sent horripilé par certaines certitudes des partisans de l’IA…

Je suis horripilé par nos aveuglements au sujet de l’IA, qui ne sont pas sans rapport avec nos aveuglements vis-à-vis de la question climatique. Ce sont les mêmes ressorts : un refus de la finitude, des mantras…

Dans « Sanctuaires », je répertorie ces phrases creuses qui, à force d’être répétées, finissent par sonner comme des « vérités ». « C’est formidable pour la croissance », « ça dépend de ce qu’on en fait »… Ou alors, « de toute façon, elle est là, ok ? ». Une expression intimidante, qui veut tuer le débat dans l’œuf. Sous des dehors raisonnables se déploie, au nom de l’innovation, une parole autoritaire.

« Ça dépend de ce qu’on en fait » : que répondez-vous ?

Le docteur en neurosciences Michel Desmurget nous avait prévenus à propos des réseaux sociaux : « À la fin, c’est toujours l’usage abrutissant qui gagne. » Sur l’IA, on a peu de recul, mais deux études américaines, publiées dans la « Harvard Business Review », décrivent l’évolution des usages entre 2024 et 2025, et ce n’est pas rassurant. On constate que les usages les moins nocifs, comme la recherche précise d’une information, dégringolent. En 2025, les trois premiers usages chez les Américains sont « la présence réconfortante », « l’organisation de la vie » et « la quête de sens ».

La « quête de sens » ?

Oui, on délègue à la machine ce qui singularise le plus l’expérience humaine par rapport aux autres espèces.

« Pour les plus fragiles, ce sont des machines à créer de la solitude et du narcissisme  »

« La présence réconfortante » : les gens oublient-ils que ces robots n’existent pas ?

C’est un mensonge qu’on se fait à soi-même, avec des machines programmées pour créer l’illusion anthropomorphique, qui dotent les agents conversationnels de prénoms, les font parler comme des humains. Pour les plus fragiles, ce sont des machines à créer de la solitude et du narcissisme. Le robot est le compagnon idéal : il ne vous juge pas, vous flatte, ne vous encombre pas avec ses névroses.

Vous insistez aussi sur l’impact de l’IA sur l’activité cérébrale…

Une étude conduite en 2025 par le Massachusetts Institute of Technology a mesuré cet effet, en comparant l’activité cérébrale de trois groupes d’individus, équipés de capteurs, auxquels il était demandé de rédiger une dissertation : le premier groupe avec un papier et un stylo, le deuxième avec l’aide d’un moteur de recherche, et le troisième avec l’aide d’une IA générative. Résultat : la « connectivité cérébrale » de ce troisième groupe est presque divisée de moitié par rapport au premier groupe.

Malgré ces dangers, n’est-ce pas la liberté élémentaire de chacun d’utiliser, ou pas, ces IA ?

Mais quelle liberté voulons-nous ? Une liberté formelle, décharnée, instrumentalisée par des mégalomanes sans scrupule, ou une liberté réelle, autonome, critique ? L’absurdité est complète, par exemple quand la manipulation des circuits neuronaux pour des profits privés est encouragée au nom de la « liberté ».

« Quelle liberté voulons-nous ? Une liberté instrumentalisée par des mégalomanes sans scrupule ? »

Il n’en reste pas moins que l’IA offre des potentiels de progrès fabuleux pour la recherche médicale, notamment contre le cancer. N’est-ce pas une priorité absolue ?

Un certain nombre de ces progrès, pour certains gigantesques, sont le fait d’IA non génératives, des IA programmées pour accomplir des tâches spécifiques et commandées par l’humain. L’Académie nationale de médecine nous dit que les IA génératives utiles pour la recherche sont très spécialisées, ciblées. Certainement pas ChatGPT ou Grok !

Qu’avez-vous pensé de l’encyclique du pape, « Magnifica Humanitas », tout juste parue à ce sujet ?

Je l’ai trouvée passionnante. Sa portée va bien au-delà des croyants. Le pape utilise des mots forts, parle d’« esclavage ». Il rappelle que la technologie n’est pas un sujet technique mais éthique et politique. Mais il me paraît plus ferme dans le constat que dans ses préconisations. Il appelle à des régulations mais, à part un « jeûne de l’IA », se refuse à poser la question de l’accès à ces technologies.

Dans « Sanctuaires », vous allez plus loin…

Oui, je pense qu’il faut boycotter. Il faut s’interroger sur les usages : répondent-ils à un besoin vital ? En France, une très large majorité des usages sont personnels et très dispensables. Le boycott, c’est un choix que chacun est libre de faire : ne pas alimenter en données et en argent une entreprise qui travaille contre l’homme.

À quoi ressembleraient les « sanctuaires » dont vous souhaitez la mise en place ?

Il s’agit de créer une multitude de lieux déconnectés, garantis sans IA, notamment des écoles, des bibliothèques, de sanctuariser des âges de la vie, des institutions, ou des œuvres – par exemple en imaginant un label dans les maisons d’édition certifiant une production sans IA, un peu à la manière d’un label bio. Ces sanctuaires ne sont pas des camps retranchés où se réfugieraient quelques Amish. Ils ont pour fonction de transformer en richesse et en fierté tout ce qu’on reproche à l’humain : d’être lent, inefficace, imprévisible…

Pensez-vous vraiment que ce soit applicable ?

Oui, d’autant que l’évolution de l’opinion sur ces sujets peut être rapide, et surprenante. Interdire les réseaux sociaux aux adolescents, c’était il n’y a pas si longtemps jugé radical, rétrograde… Aujourd’hui, l’idée fait consensus. Qui l’aurait imaginé il y a dix ou quinze ans ?

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