Exposer la mer face à la mer

Participer au Festival photo du Guilvinec, c’est d’abord faire l’expérience d’un paradoxe : regarder des images de mer alors que la mer est là, partout, avec son sel et son souffle. Pourquoi ajouter des images à ce qui s’offre déjà, immensément, naturellement ? Le Guilvinec, grand port emblématique du pays bigouden, a fait de cette question un geste. Pendant quatre mois, ses rues, ses façades, deviennent une galerie à ciel ouvert : trois cents photographies accrochées là où rentrent chaque jour les bateaux ventrus de poissons. Ici, pas de porte de musée : l’art circule avec l’air du large. On sort de la criée et l’on croise un visage marqué d’ombre, des cirés éclaboussés de lumières, des abysses mystérieuses, une houle graphique, ou encore une immense tête de morue bleuie sous les embruns. Exposer la mer face à la mer, c’est reconnaître qu’elle ne se laisse jamais saisir tout entière. La mer bouge, vibre, embue les objectifs, déborde les cadres. La photographie ne montre dès lors pas seulement ce qui est, mais surtout ce qui excède.

La photographie est donc une autre façon de regarder la mer ?

Oui, car la photo révèle toujours une autre réalité que celle de la perception brute. Au Guilvinec, on peut dire que la photo agrandit le réel. La mer tangible et la mer photographiée se répondent, s’amplifient. L’une donne la mesure ; l’autre nous surprend. C’est offrir un second seuil d’émotion, comme si une fenêtre venait s’ouvrir dans une autre fenêtre. On croit regarder ; soudain, on sent qu’on est regardé. Car toute grande image possède une forme de présence. Elle semble demander : qu’as-tu vraiment vu ? De quoi te souviendras-tu ? Une image peut aussi vous capturer. Un pouvoir qui permet de passer de la contemplation à l’action. Car, véritablement, au Guilvinec, les photos nous poussent à devenir plongeur, matelot, scientifique, surfeur, ou tout simplement à aller en mer.

On réalise aussi, à travers les différentes œuvres, que les mers sont multiples…

Il y a les mers qu’on observe, celles qu’on traverse, qu’on imagine, qu’on cadre. Le poète américain Walt Whitman écrivait : « Pour moi la mer est un perpétuel miracle. Les poissons qui nagent, les rochers, le mouvement des vagues, les navires avec les hommes qu’ils portent, y-a-t-il plus étranges miracles ? » La mer est un miracle mais la photographie également, une coïncidence du temps et du mouvement. Alors saisissons les miracles ! Car c’est une puissante occasion de regarder vraiment ce qui nous entoure. Et c’est peut-être là que tout se joue.

Parce que voir suppose une curiosité, un désir d’ouvrir les yeux…

Dans un monde où 60 000 photos se prennent toutes les secondes aux quatre coins du globe, une exposition devient une invitation à retrouver une attention dont on a besoin comme de l’air.

Photographier la mer, c’est apprendre, comme le disait Anita Conti, à « oser voir ». La célèbre océanographe prenait ses images comme elle écrivait ses poèmes : pour voir hors de soi, mais aussi en soi. C’est peut-être cela, l’enjeu du festival : rappeler que voir est un acte. Une photographie, c’est avant tout quelqu’un qui regarde, qui sensibilise, qui crée de la beauté. Alors, aux artistes maintenant de répondre à l’appel de l’immensité océane, et d’élargir encore ce qu’elle nous donne à penser et à sentir.


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