Haïti : S’inscrire pour voter, à condition d’habiter le bon quartier

par Josten Louinon

Jeudi, dix centres d’inscription ont ouvert leurs portes à Port-au-Prince, et pour la première fois depuis des années, des habitants de la capitale ont pu s’engager dans le processus qui doit, en théorie, les mener aux urnes. Parmi eux, Vadley Bernadel, 34 ans, ouvrier du bâtiment, confiait aux journalistes présents sur place qu’il s’agissait peut-être de la première fois de sa vie qu’il allait pouvoir voter. Cette phrase, simple et sincère, mérite d’être prise au sérieux : elle rappelle qu’au-delà des rapports onusiens, des calendriers sans cesse révisés et des communiqués institutionnels que cette chronique dissèque semaine après semaine, il existe une aspiration démocratique bien réelle chez une partie de la population haïtienne, prête à franchir le pas malgré tout ce qui, autour d’elle, décourage cet espoir.

Mais il y a, dans le choix même de l’emplacement de ces dix centres, un aveu qui mérite d’être souligné avec la même honnêteté que l’espoir qu’ils suscitent. Ils ont été installés, selon les autorités elles-mêmes, dans des quartiers considérés comme généralement sûrs. Cette précision, presque anodine dans sa formulation administrative, revient à admettre publiquement qu’une partie significative de la capitale — les zones tenues par les coalitions de gangs qui contrôlent, selon les estimations des Nations unies, entre 70 et 75 % du territoire de Port-au-Prince — reste, à ce stade, exclue de plein droit du processus d’inscription électorale. Ce n’est pas une exclusion décrétée par un texte de loi discriminatoire ; c’est une exclusion de fait, imposée par la géographie de la peur, qui produit pourtant, dans ses effets concrets, une forme de disqualification silencieuse d’une partie du corps électoral national.

Le problème dépasse largement la seule capitale. Cette chronique rappelait il y a quelques jours que les groupes armés ont désormais étendu leur emprise à cinq des dix départements du pays, avec une progression particulièrement marquée dans l’Artibonite et le Centre, jusqu’à des zones du Sud-Est jusqu’ici épargnées. Chacune de ces zones pose, à l’identique, la même question que soulèvent aujourd’hui les rues de Port-au-Prince : comment inscrire sur les listes électorales, puis faire voter dans des conditions de sécurité acceptables, des populations qui vivent sous le contrôle effectif de groupes armés, lorsque l’État lui-même reconnaît, en creusant ses centres d’inscription ailleurs, qu’il ne peut garantir leur sécurité sur place ?

On peut, certes, comprendre la logique pragmatique qui sous-tend cette approche. Il vaut sans doute mieux permettre l’inscription d’une partie de la population dans des conditions sûres que de renoncer purement et simplement à tout processus électoral au nom d’une couverture territoriale totale, aujourd’hui matériellement impossible. C’est, du reste, la même logique de gradualité qui a présidé au report du calendrier électoral vers décembre, annoncé la semaine dernière par le Conseil électoral provisoire. Mais cette logique du possible, aussi compréhensible soit-elle sur le plan opérationnel, engendre un risque démocratique qu’il serait irresponsable de passer sous silence : celui d’un scrutin où la participation elle-même deviendrait le reflet, non pas de la volonté populaire, mais de la carte de contrôle territorial des gangs. Un électorat surreprésenté dans les zones épargnées par la violence, et sous-représenté, voire absent, dans les zones les plus durement touchées, ne produit pas un résultat pleinement légitime : il produit un résultat biaisé par la géographie même de l’insécurité, où les citoyens les plus exposés à la violence des gangs se retrouvent, paradoxalement, les moins représentés dans les urnes censées décider de leur sort.

Cette réalité appelle une vigilance particulière de la part de tous les acteurs du processus électoral, y compris de la presse et des organisations de la société civile. Le Conseil électoral provisoire ne peut pas se contenter de communiquer sur le nombre de centres ouverts et le nombre d’inscrits enregistrés, comme s’il s’agissait d’un indicateur de succès en soi. Il doit, pour préserver la crédibilité de l’ensemble du processus, publier une cartographie transparente des zones effectivement couvertes par l’inscription électorale, comparée à la carte réelle du contrôle territorial des gangs, afin que chacun puisse mesurer l’ampleur de l’exclusion géographique qui, sans cela, restera invisible derrière des statistiques nationales agrégées et rassurantes en apparence.

L’histoire de Vadley Bernadel, cet ouvrier de trente-quatre ans s’apprêtant peut-être à voter pour la première fois de sa vie, illustre ce que ce processus a de précieux et ce qu’il continue de promettre à une partie du pays. Mais pour chaque Vadley Bernadel qui a pu se rendre, jeudi, dans un centre d’inscription d’un quartier jugé sûr, combien d’autres, dans les zones tenues par Viv Ansanm à Port-au-Prince ou par Gran Grif dans l’Artibonite, n’auront tout simplement pas eu cette possibilité ? Une démocratie ne se mesure pas seulement au nombre de bulletins qu’elle parvient à collecter, mais à la fidélité avec laquelle ces bulletins reflètent l’ensemble de la nation qu’ils prétendent représenter. Tant que cette fidélité restera hypothéquée par la carte de la violence armée, chaque nouveau centre d’inscription ouvert, aussi encourageant soit-il en apparence, ne fera que déplacer, sans la résoudre, la question centrale que ce pays devra un jour affronter : comment organiser des élections nationales dans un pays où l’État ne contrôle toujours pas, à l’heure de voter, l’intégralité de son propre territoire ?

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